Apéros Facebook et l'ignorance du gouvernement du phénomène Internet
La réunion qui s'est tenue hier au Ministère de l'Intérieur au sujet de la polémique sur les "apéros Facebook" a abouti sur une déclaration solennelle du Ministre, déclaration sur laquelle je voudrais revenir et qui montre à quel point nos gouvernants ignorent le phénomène des réseaux sociaux.
Une réunion déséquilibrée Les personnes qui ont participé à cette réunion sont en fait trois ministres, Brice Hortefeux, NKM et Marc-Philippe Daubresse, le successeur de Martin Hirsch à la Jeunesse. Quid des représentants des internautes ou plutôt des organisations qui se battent pour défendre les libertés sur le web et qui accessoirement connaissent mieux le phénomène des réseaux sociaux que les trois ministres en question ? Il aurait sûrement été bénéfique d'inviter des représentants de la Quadrature du Net ou d'Internet sans Frontières pour avoir notamment un débat nourri sur la question. Un jugement de valeur inutile Dès le deuxième paragraphe, le communiqué parle de "ces événements faussement spontanés". On voudrait en savoir plus et notamment comprendre les éléments qui permettent au Ministre de dire que la spontanéité des rassemblements n'est pas réelle. Cette appréciation est aussi inutile que déplacée. Une sage décision On est heureux ensuite d'apprendre que "une interdiction générale n'est ni souhaitée, ni envisagée", cependant c'est l'interdiction générale qui est le sujet, laissant la porte ouverte à des interdictions ponctuelles ou au coup par coup. D'ailleurs, la suite du communiqué laisse présager qu'aucun de ses apéros ne sera désormais autorisé puisque les conditions pour exister ne pourront jamais être réunies. Le cœur de l'ignorance Lorsque le ministère écrit ces mots : "Le ministre de l'intérieur a particulièrement insisté sur l'indispensable organisation en amont de ces événements. Elle suppose l'identification claire de l'organisateur, une déclaration préalable auprès de la préfecture, le respect des exigences de sécurité et de santé publiques, le respect des lois et règlementations déjà existantes (interdiction de vente d'alcool aux mineurs et interdiction de consommer de l'alcool à certains endroits) et la mise en œuvre, en amont, par les organisateurs, d'actions de prévention et de sensibilisation aux risques", On mesure à quel point il ne connaît pas les ressorts de ces organisations. Car sur Internet, il n'y a pas un organisateur, mais il y a autant d'organisateurs que de participants. Ces mobilisations festives, tout comme les autres mobilisations (politiques, citoyennes, artistiques,...) ne prennent que parce que des gens s'approprient les uns après les autres l'idée originale pour la transmettre à leur tour. C'est le mécanisme du buzz qui ne fonctionne que parce nous passons chacun de la qualité de récepteur d'une info à celle d'émetteur à valeur ajoutée de la même info vers les membres de notre propre communauté. Sur Internet et notamment sur les réseaux sociaux, le cœur de la mobilisation réside dans la capacité de chacun des internautes à s'approprier l'initiative. La vision qui consisterait à imaginer qu'une personne seule à pu mobiliser 10.000 autres personnes est une absurdité. Ces sont des centaines de petits groupes d'amis qui se sont chacun chargés de s'inviter les uns les autres pour former au final un groupe de plusieurs milliers de personnes. Le ministère pourra toujours remonter aussi loin qu'il le souhaite, il ne trouvera rien d'autre qu'un type ou une nana qui a tout simplement lancé un jour une idée — excellente en l'occurrence — et que tout le monde se l'est appropriée en la faisant buzzer. Nul organisateur unique dans tout ça. Alors quelle est la solution ? Encore et toujours dans l'éducation et la communication avec les jeunes pour les sensibiliser aux risques de la consommation d'alcool et de substances stupéfiantes, dans la prise en compte d'une attitude civique et respectueuse du bien d'autrui. Il ne faut se réfugier derrière la menace d'une interdiction pour espérer régler le problème et il serait très dangereux de tenter de juguler le pouvoir mobilisateur du net. Et puis après tout, ces apéros géants sont des rassemblements super positifs : ils témoignent de la volonté de nombreux jeunes de se rassembler, de se rencontrer, de sortir de derrière leur écran pour aller faire vivre le lien social dans la "vraie vie", de faire la fête, de porter bien haut les couleurs de leur ville,... Et il n'a échappé à personne (surtout pas au Ministre de l'Intérieur) que les 58 apéros géants qui ont été organisés en France se sont pour le moment tous déroulés sans la moindre violence. Il ne faudrait pas que l'interventionnisme de l'autorité publique mette le feu aux poudres. C'est pour ma part ce que je crains le plus. Rédigé par Christophe Ginisty le Jeudi 20 Mai 2010
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