Christophe Ginisty

Avenir du web social : des raisons d'espérer et de frémir


Rédigé le Mardi 21 Juillet 2015



Quand on est au coeur d'une révolution, on a toujours envie de savoir comment ça va se terminer, ou plutôt vers quoi nous allons tendre, une fois le mouvement révolutionnaire abouti.

Car une révolution, au sens premier du terme, est un parcours, un chemin.

Récemment, je lisais sur les conseils d'une amie, cette note d'un célèbre blogueur iranien, Hossein Derakhshan, emprisonné dans son pays pour des propos tenus sur son journal de bord (lire aussi la note traduite en Français par Libération). 

Son témoignage est intéressant. 
En 2008, quand j’ai été arrêté, les blogs étaient des mines d’or et les blogueurs des rock stars. A cette époque, et malgré le fait que l’Etat bloquait l’accès à mon blog à l’intérieur de l’Iran, j’avais environ 20 000 visiteurs par jour. A chaque fois que je mettais un lien vers un site, sa fréquentation atteignait brutalement des sommets : j’avais le pouvoir de valoriser ou de couvrir de honte qui je voulais...

Il ne fait aucun doute à mes yeux que la diversité des thèmes et des opinions en ligne est moindre qu’autrefois. Les idées neuves, différentes et provocatrices sont supprimées par les réseaux sociaux dont les stratégies de classement donnent la priorité au populaire et à l’habituel.

(...) Je regrette l’époque où les gens prenaient le temps de consulter plusieurs opinions divergentes, et se donnaient la peine de lire plus qu’un paragraphe ou 140 caractères. Je regrette le temps où je pouvais écrire quelque chose sur mon propre blog, publier dans mon propre domaine, sans consacrer au moins autant de temps à le promouvoir ; l’époque où personne ne se souciait des «j’aime» et des «partager». C’est de ce Web-là dont j’ai le souvenir, celui d’avant la prison. C’est ce Web que nous devons sauver.

Si je trouve ce texte super intéressant et inspirant, sincère aussi, je le crois cependant un peu naïf et nombriliste. 

Certes, l'apparition des blogs au milieu des années 2000 était une période fantastique de fertilité, une explosion en temps réel de la diversité des points de vue et des modes d'expression. C'était un pavé dans la marre des médias traditionnels campés sur leurs modèles d'antan, c'était un coup de semonce envoyé aux politiques de tout poils pour leur rappeler que les citoyens existent. Mais ce n'était en même temps que le tout début d'une phénomène majeur, de quelque chose de plus grand. Il fallait être naïf pour imaginer que l'on en resterait là. D'ailleurs, j'ai écrit à plusieurs reprises et notamment dans mon essai publié en 2010 que les blogs allaient disparaître, qu'ils n'étaient que la manifestation précoce de la reprise en main par les individus de leur liberté d'expression. 

Gentiment nombriliste aussi car même si nous, les blogueurs de la première heure, avons parfois compté, si certains de nos papiers avaient un peu d'audience, nous n'avons jamais été autre chose que les early adopters un peu plus rusés que les autres d'un pouvoir d'influence anecdotique et finalement assez dérisoire. 

Alors, plutôt que de regarder dans le rétroviseur et regretter ce que nous avons perdu, comme le fait Hossein dans sa note, je vous propose de regarder devant et de nous poser la question de savoir comment tout cela va finir. Vers quoi marchons-nous ? Le savons-nous au moins ? 

Il est toujours un exercice très délicat que de prédire l'avenir et la plupart des gens qui s'y essayent se plantent. Mais au diable les réserves, voilà mon intuition. 

Pour observer ce phénomène depuis des années, j'ai acquis la certitude que nous allions tout droit dans deux directions, l'une positive et l'autre, effrayante. 

Commençons par le positif. Je crois que le véritable ADN de l'Internet étant le partage, celui-ci va nous donner les moyens de créer une alternative historique au capitalisme qui nous gouverne implacablement depuis des décennies et qu'une société collaborative va émerger des cendres des modèles exclusivement consuméristes et marchands. Je pense que cette société portée par les jeunes générations connectées va contribuer à changer le monde et imposer des modèles bien plus respectueux pour notre environnement et vertueux pour notre petite planète asphyxiée. C'est pour cela que je me passionne tant pour l'économie circulaire qui porte en elle les germes d'une révolution positive.

A l'inverse, je crois que le monde va basculer dans l'obscurantisme et le fanatisme, porté par la désinformation et la manipulation des foules connectées. On le voit de plus en plus, la prolifération d'information n'est pas l'amie de la vérité et "l'infobésité" aurait plutôt tendance à nous en éloigner, comme l'a démontré Gérald Bronner en 2013 dans son excellent livre La démocratie des crédules. C'est un vrai danger pour nos sociétés et je ne suis pas certain que tout le monde en comprenne la portée. 

On le constate déjà avec la propagande utilisée par l'Etat Islamique, il y a un vrai risque à ce que des groupes organisés et disposant de moyens considérables gagnent la bataille des réseaux sociaux et réussissent à mettre dans la tête d'individus des idées néfastes à notre vie en commun. Dans un monde où il sera de plus en plus difficile de faire la part des choses entre le vrai et le faux, où les délires les plus inimaginables deviendront vraisemblables, où les médias n'auront plus le temps de jouer leur rôle tampon, nous serons tous en danger car des courants de pensée extrêmes arriveront à mobiliser les foules. 

Quand on pense à tout ça, on peut certes regretter comme le fait Hossein la période des blogs où cet Internet semblait encore civilisé et organisé dans son foisonnement d'idées nouvelles. Je pense qu'il faut surtout s'intéresser à la manière avec laquelle nos sociétés vont être irrémédiablement transformées. Car, pour paraphraser cette phrase célèbre, le web social n'est pas une révolte, c'est une révolution, sire ! 

A suivre... 

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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