Christophe Ginisty

Aveux de Lance Armstrong : Oprah, confesseuse un peu trop bienveillante


Rédigé le Dimanche 20 Janvier 2013



Aveux de Lance Armstrong : Oprah, confesseuse un peu trop bienveillante
Vous y êtes habitué si vous suivez mon blog depuis quelques temps, vous savez que j'aime essayer de regarder l'actualité sous un angle différent.

Je recherche un point de vue alternatif, à contre courant, quelque chose d'implicite mais de moins évident que l'image principale. Et cette semaine, c'est un aspect bien particulier des confessions de Lance Armstrong qui m'a frappé.

Pour ne rien vous cacher, les aveux du cycliste ne m'ont fait ni chaud ni froid.

Non seulement je n'ai pas pris cela pour une "breaking news" tant le monde entier savait depuis des années que la triche était au bout de sa pédale, mais j'ai trouvé la nature de ses confidences affreusement dépourvues de regrets et d'émotion.

Par contre, ce que j'ai trouvé incroyable, c'est la prestation et le rôle d'Oprah Winfrey dans cette histoire.

Enième interview vérité pour les stars américaines et énième appel à la papesse de la télévision américaine, la super-star du petit écran qui s'est imposée comme la confesseuse en chef de l'Amérique rependante comme l'a souligné très récemment et avec beaucoup de justesse Annabelle Laurent dans 20 minutes :

Des dizaines de livres se sont interrogés sur le pouvoir d’Oprah Winfrey, surnommée «la meilleure amie de l’Amérique». Admirée pour avoir surmonté une enfance tragique, Oprah est l’incarnation de «l’American dream». En 1984, dans son talk-show dont le sujet était l'abus sexuel, l’animatrice révèle avoir été violée par son cousin, son oncle, et un ami de la famille dès l'âge de 9 ans. Et avoir accouché à 14 ans d’un enfant qui décédera quelques jours plus tard. Tout au long de sa carrière, Oprah n’hésitera jamais à dévoiler son histoire, encourageant ses invités à en faire de même.

(...) Admirée, respectée, elle est aussi très écoutée, au point d’être considérée comme une guide spirituelle par ceux qui dévorent ses livres et sa revue, l’Oprah magazine. «Ses admirateurs les plus fervents regardent chacune de ses interventions religieusement, la citent en tant qu’experte dans leur vie quotidienne, et cherchent à obtenir n’importe quelle produit portant son nom»


Ceci est remarquable du point de vue de la communication.

Quand on a quelque chose à dire, que l'on est en pleine crise, il faut savoir choisir avec la plus grand finesse l'intelocuteur auquel on va s'adresser. Il faut chercher le média qui parle au plus grand nombre mais aussi s'appuyer sur un personnage qui va vous entourer de sa bienveillance médiatique.

Et ça, Oprah a su le développer avec un talent hors norme. Elle ne fait pas d'interview, c'est une "meilleure amie" qui vous tire des confessions.

La plupart des journalistes/présentateurs profiteraient de l'occasion pour poser des questions coup de poing, les trucs qui dérangent pour secouer, déstabliser l'invité. Car pour certains intervieweurs — et j'en connait un grand nombre —, la vérité sort de la détresse de la personne soumise à un interrogatoire sans pitié et c'est acculé dans les cordes que la personnalité dira enfin ce que tout le monde veut savoir.

La posture prise par Oprah est aux antipodes de cette méthode.

Elle a choisi de devenir la confidente, l'amie, la figure maternelle de chacun de ses invités. Elle les amène à dire des choses sans jamais ou presque leur poser de questions. Elle installe une incroyable complicité grâce au travail fait avant l'interview. Elle parvient à mener la personnalité exactement là où le public l'attend. Le scénario est consensuel : il faut aller là, je vais vous y amener en douceur.

Car les interviews d'Oprah ne sont pas tant des joutes journalistiques que des shows télévisés aux scénarios millimétrés et à l'intensité dramatique calculée.

Armstrong n'a pas accepté l'invitation d'une journaliste en se rangeant à l'idée de se laisser guider par ses questions, Armstrong (ou ses conseillers) a décidé de mettre en scène ses aveux en y injectant une énorme dose de spectacle. Et des millions de personnes ont été pris au piège de ces débordements d'intimité bienveillante.

Ne vous méprenez pas, j'adore Oprah et je suis à la fois positivement sidéré et admiratif par son talent et de la place qu'elle a pris dans le paysage médiatique américain.

Elle a su créer une bienveillance autour de son personnage qui la rend absolument incontournable à la fois dans l'esprit des personnalités qui cherchent à se connecter à leur public avec douceur et dans l'esprit du public qui répugne à voir ses idoles un peu trop facilement maltraitées par les médias.

Pour des personnalités confrontées à des situations de crise, Oprah est celle qui peut reformer le lien et cela n'a pas de prix.

Je pensais très exactement la même chose quand elle avait réalisé l'interview de Michael Jackson dans sa propriété de Neverland. Si vous ne l'avez jamais vu, je vous invite à visionner l'extrait ci-dessous qui est mon passage préféré et qui illustre en le mettant en scène mon propos sur la conivence et la proximité avec la personne dont elle réalise l'interview.

Mais pour revenir sur le cas Armstrong, c'est peut-être précisément le fait d'avoir fait appel à Oprah et d'avoir élaboré toute cette mise en scène qui est le plus dérangeant. 

Armstrong n'est pas une star de cinéma ou un chanteur hors norme devant lequel on reste sans voix. C'est un sportif dont le seul talent est de s'être injecté un cocktail de produits interdits pour obtenir des résultats surnaturels et qui a menti tout au long de sa carrière avec une violence inouie.

Il a trompé toute sa vie son public et a usurpé l'affection que des millions d'individus pouvaient lui porter.

Je vous avoue, j'ai trouvé assez perturbant cette semaine de le voir traité avec tant d'égards et je me suis dit que le "style Oprah" avait là ses propres liimites.

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