Christophe Ginisty

Cannes 2015 : Une Palme de M.... selon les critiques


Rédigé le Lundi 25 Mai 2015



Au lendemain de la proclamation du palmarès du festival de Cannes 2015, les critiques s'en donnent à coeur joie pour dézinguer une édition qui n'aurait pas été à la hauteur du prestige international de cette fête annuelle de la paillette et du tapis rouge. Je n'ai évidemment vu aucun des films en compétition mais si l'on fait un tour des papiers qui font le bilan, on n'est pas franchement dans l'enthousiasme. 

Il y a d'abord comme un parfum de déception de la presse ne pas avoir été écoutée par les membres, du jury, comme le souligne Jacques Mandelbaum sur Le Monde quand il parle d'une "compétition épouvrante " : "Il faut constater que les « palmes d’or » de la presse internationale (Carol, de Todd Haynes) et française (Mia madre, de Nanni Moretti) ont été peu ou prou ignorées par le jury, en tout cas à la place que certains leur assignaient. Ce hiatus clôt en ce sens logiquement une compétition officielle qui s’est révélée plutôt éprouvante, tant du point de vue de son addiction au registre funèbre (morts, deuils et maladies récidivantes à tous les étages) que de son accomplissement artistique."

Les "palmes d'or de la presse"... On se croirait au bon vieux temps de la presse micro-informatique et de ses prix du labo (sauf que eux avaient quelque chose de scientifique). 

Dans les colonnes de Libération, ce sont les dirigeants du festival qui n'auraient pas été écoutés par les présidents du jury selon les journalistes maison qui se sont tout de même mis à quatre pour co-signer ce papier : "On a entendu ici et là la rumeur d’un brief préalable des jurés par les deux patrons du Festival, Thierry Frémaux et Pierre Lescure, leur suggérant que la palme d’or se doit d’être dévolue à un film fédérateur, à vocation d’ambassadeur universel, susceptible de représenter l’idéal de cinéma de Cannes à travers le monde. On pourrait à l’aune de quelques caractéristiques saillantes du film d’Audiard (violence graphique, absence de casting voyant, dialogues essentiellement en langue tamoule) croire que les jurés n’en ont fait qu’à leur tête et que les vœux pieux des instances dirigeantes et artistiques du Festival n’auront pas trouvé d’écho sensible dans la désignation de leur champion."

N'est-ce pas réjouissant qu'un jury si magistralement présidé n'en fasse qu'à sa tête ? 

Dans les colonnes du Point, on s'amuse presque de rappeler le goût du festival de Cannes pour les sujets qui plombent : "Il est amusant de constater que les thèmes les plus en vogue ces dernières années parmi les films palmés au Festival de Cannes sont la vieillesse, la mort, la violence, la misère et l'amour. À croire que notre époque particulièrement dépressive n'associe plus l'amour qu'à la souffrance et à la perte. Certes, on peut trouver des fleurs dans ces maux et nul ne viendra remettre en cause la sublime performance de Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva dans Amour (palme d'or en 2012). Mais vient un moment où l'on se demande si tout cela ne relève pas du sadomasochisme."

Bref, vous l'aurez compris, les critiques ne sont pas tendres avec le festival, sa programmation et son palmarès. La faute à qui ? 

Toujours pour LeMonde.fr, Jacques Mandelbaum croit détenir la solution : "Présence de plus en plus impérieuse du luxe et de l’argent, immixtion de sponsors devenus partenaires dans le programme, scandale sexuel annoncé à grands frais, exhibition généralisée de la jouissance. Un équilibre délicat a donc été entamé cette année, qui survient, comme un symbole, après le départ de l’homme qui porta le Festival à son niveau d’excellence, Gilles Jacob."

Même interrogation à Libé qui évoque son hypothèse : "on peut se demander dans quelle mesure la loi du casting (et donc, encore une fois, la Loi du marché) ne dicte pas plus que jamais la ligne éditoriale de la sélection. On peut toujours nous raconter tous les ans qu’il a fallu encaisser quelque 1800 films, les voir, les évaluer, les écarter, les retenir et les ranger, il est évident aussi qu’une partie de la compétition s’écrit à partir de listes de noms chromés qu’il serait bon d’avoir pour assurer la vitrine, flatter les gros médias et plébisciter la logique des annonceurs du luxe" avant de regretter que le cinéma avec un grand "C" fasse moins débat que les micro-querelles anecdotiques en 140 caractères : "on ne sait pas si le cinéma intéresse moins, mais s’attarder sur un film au-delà de l’heure qui suit sa projection et des microcritiques Nespresso sur les réseaux semble désormais du dernier ringard. Thierry Frémaux a eu plus durablement au cours de la dernière semaine à éteindre l’incendie d’une polémique sur l’obligation protocolaire faite aux femmes de porter des talons hauts pour monter les marches que de répondre d’une éventuelle bronca contre un des films sélectionnés."

Vous l'aurez compris, les critiques sont unanimes pour fustiger non pas le palmarès  — compliqué de critiquer ouvertement le choix de deux montres du cinéma contemporain que sont les frères Coen — mais le festival dans sa globalité, à l'image de l'article bilan publié sur le site des Inrocks : "L’édition 2015 laissera un souvenir contrasté et paradoxal. Celui d’un assez bon Festival, avec pas moins d’une quinzaine de films qui nous sont chers – toutes sections confondues. Mais celui, aussi, d’un Festival en pleine tectonique des plaques, où le sol ancestralement le plus fertile en grands films, celui de la compétition, a de jour en jour glissé sous les pieds de festivaliers hébétés devant des films majoritairement décevants. Décevant de voir un cinéaste aussi immense que Gus Van Sant réaliser un The Sea of Trees aussi inepte. Décevant que les meilleurs cinéastes du monde présentent des œuvres plutôt en deçà de nos attentes. Décevant que des films franchement aussi mauvais que Mon roi ou Youth se retrouvent dans la vitrine censément la plus représentative de ce qu’est l’art du cinéma dans le monde aujourd’hui."

A moins d'avoir assisté à toutes les projections, nul ne peut dire si les critiques qui s'expriment ainsi sont pertinentes dans leurs analyses. Après tout, c'est toujours là le privilège du journaliste que de commenter un truc que personne n'a encore pu commenter avant lui et, s'agissant de la sélection du festival, personne ne sait encore prédire l'accueil que le public réservera à ces longs métrages. 

Ce que m'inspire ce flot de propos péremptoires et acides est une forme de malaise. Je trouve tout cela bien ignorant de la chose artistique qui n'est pas une science exacte, et fort heureusement. Ces papiers embaument la suffisance propre aux élites à qui l'on n'a pas servi les mets raffinés qu'ils exigeaient d'avoir au nom de l'importance de leur statut. Je déteste ce type d'articles qui assassinent au nom du bon goût dont seuls les auteurs seraient pourvus. Je n'aime pas ces gens dont le métier est d'apprécier une oeuvre et qui le font à coup d'affirmations définitives. Il y a tellement de mystère dans l'acte créatif qu'il ne peut être réduit à ce genre de sentence. L'art, quel qu'il soit, ne supporte pas les vérités. 

Dans l'une de ses plus belles chansons, Robert Charlebois écrivait : "J'aime mon prochain, j'aime mon public,... J'me fous pas mal des critiques, ce sont des ratés sympathiques."

Vous avez dit sympathiques ? 

A suivre... 

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