Christophe Ginisty

Canular de Nicolas Bedos : ce qu'il nous apprend sur nous-mêmes


Rédigé le Jeudi 16 Octobre 2014



C'est un épisode qui a mis les réseaux sociaux en émoi comme le disent les journalistes de la presse traditionnelle. La semaine dernière, l'humoriste Nicolas Bedos a conçu un canular plus vrai que nature, jouant le rôle de l'amant caché de Valérie Trierweiller à l'occasion de la sortie d'un hypothétique livre sensé relater dans les moindres détails croustillants cette sulfureuse relation passionnelle et sexuelle avec l'ex première dame de France. 

Je n'ai pas vu l'émission et je me suis contenté de lire ici ou là les commentaires incroyables que ce programme avait suscités. Entre le coup de téléphone non confirmé de François Hollande à Bedos, les indignations rapportées par le Figaro, les états d'âme des sages du CSA qui se penchent sur la question, ce tourbillon médiatique n'est pas seulement le résultat d'un gag dont chacun appréciera le goût. Il nous en dit long sur notre époque médiatique et sur ce que l'on appelle "infobésité" qui la caractérise. 

Explications. 

Nous vivons dans un monde où nous sommes submergés par l'information, noyés, dépassés. Plusieurs fois par jour, nous sommes percutés par des infos provenant de sources multiples, transmises via des plateformes tout aussi diverses et qui nous arrivent sur chacun de nos matériels connectés sans que nous ne l'ayons désiré. Cet immense flot est intraitable pour le cerveau humain et provoque une forme d'ignorance chez chacun d'entre nous : la surabondance fait que nous ne retenons presque rien et que la vitesse de notre propre zapping rend très compliquée l'ambition de certains de sortir du lot. 

Dans son excellent bouquin, La supercherie d'Icare, Seth Godin traite précisément de ce sujet en défendant la thèse suivante : puisque le public n'est plus en mesure de distinguer clairement ce qui mérite de l'être, il faut que les communicants élèvent le niveau de leur propre créativité pour se faire remarquer. Il faut être capable de provoquer un choc, une disruption dans le flot monotone de l'information permanente. Bref, la meilleure façon de capter l'attention serait de créer un choc qui sorte l'opinion de sa torpeur distraite. 

C'est exactement le mécanisme qu'a utilisé Nicolas Bedos dans cette émission. 

Je n'ai pas envie d'entrer avec vous dans le débat du bien ou du mal, du drôle ou du pas drôle, du moral ou du pas moral, de l'éthique ou du pas éthique pour un journaliste que de se prêter à l'exercice. Chacun est à même de juger en fonction de sa sensibilité et ce n'est pas mon propos. 

Ce que je trouve par contre très intéressant, c'est qu'il y a là selon moi, matière à s'interroger sur notre rapport au média et sur notre capacité à croire tout et n'importe quoi. Car le canular de Bedos est très loin d'être une première. 

Pour moi, l'un des coups médiatiques les plus spectaculaires en la matière fut l'émission Bye Bye Belgium conçue par Philippe Dutilleul en 2006. A la manière d'une édition spéciale du journal télévisé, avec tous les attributs de l'événement à chaud qui bouscule tout, le PPDA local est soudain apparu sur la télé Belge pour annoncer la scission de la Belgique en deux états indépendants. Le choc fut tellement énorme que cette soirée changea profondément et durablement la vie politique belge et l'émission qui se voulait être un simple canular destiné à faire réfléchir les Belges sur leur union nationale fut en élément déterminant de l'histoire contemporaine du pays. 

Bien sûr, avec Bye Bye Belgium, on se situe à un autre niveau que dans la chambre à coucher de Nicolas Bedos mais les ressorts de l'opération médiatique sont exactement les mêmes.

Plus récemment, une agence de communication a piégé tout le monde en faisant croire que les mythiques blagues Carambar allaient être remplacées par des exercices ludo-éducatifs.  En quelques heures, cette nouvelle se répandit sur les réseaux sociaux et, le soir même, l'annonce fut élevée au rang d'événement national par les principaux présentateurs des journaux télévisés. Une consécration ultime pour cette campagne où le petit univers médiatique francophone s'est fait piégé comme un bleu. Tout le monde avait couru. 

Quelques jours plus tard, on pouvait lire ici ou là des notes de blog ou des articles de presse vengeurs écrits par des auteurs passablement énervés de s'être fait ainsi piéger. Un peu comme tout ce que l'on a pu lire la semaine dernière au sujet du gag de Nicolas Bedos. 

En réalité, la vraie question que cela doit nous amener à nous poser est la suivante : que faisons-nous pour vérifier l'information qui nous est proposée ?

Les farceurs ont toujours existé et ils existeront toujours (du moins je l'espère). Ils continueront de nous faire croire tout et n'importe quoi pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Ils ne sont pas le sujet. Ils font leur boulot et c'est à nous de ne pas nous faire avoir. 

Qu'un programme de télévision nous fasse croire à de fausses amours entre un humoriste et la femme d'un président de la république est une chose, que nous soyons des millions à le prendre pour une réalité parce que "je l'ai vu à la télé" et à développer un panurgisme ahurissant en se refilant l'information les uns aux autres avec un empressement enfantin en est une autre. Si nous ne voulons pas sombrer dans l'ignorance crasse et refuser d'être réduit à l'état de ces foules manipulées et asservies que George Orwell nous décrivait dans 1984, nous devons développer les éléments moteurs de notre discernement et ne pas prêter à quelque média que ce soit la puissance de la vérité absolue. 

Comme on dit en droit, la charge de la preuve n'est pas forcément du côté que nous croyons. 

Mais puisque ce canular m'a donné l'opportunité de revenir sur ce sujet, laissez moi en profiter pour vous annoncer une très bonne nouvelle. Cela fait des mois (des années ?) que j'essaye de contacter Philippe Dutilleul pour qu'il intervienne sur ReputationWar et nous raconte la genèse de cette incroyable émission sur la Belgique. Nous avons échangé il y a quelques jours à peine et il m'a confirmé son accord.

C'est donc avec la plus grande joie que je vous informe qu'il fera partie des grands intervenants de la prochaine édition de ReputationWar qui se tiendra à Paris le 16 janvier prochain. Ça va être passionnant (et c'est une vraie info) !

A suivre...

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Commentaires articles

1.Posté par lona le 17/10/2014 14:21
Le coup de Philippe Dutilleul , comme il y a très longtemps la performance d'Orson Welles sont plus fortes et j'allais presque dire plus morales que la connerie de Bedos...
C'est pas de l'esthétique qui donne à réfléchir, c'est comme vous le dites un moyen de faire du buzz qui surnage dans le flot de ce qui nous est imposé.

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