Christophe Ginisty

Confession d'un attaché de presse repenti


Rédigé le Mardi 22 Décembre 2015



Il y a quelques jours me revenait en mémoire que cela faisait 28 ans que j'avais signé les statuts créant officiellement mon agence de relations publiques et relations presse. Une aventure plutôt assez réussie qui devait durer 23 ans, jusqu'à mon départ en 2011 pour de nouvelles aventures.

Cela m'a replongé quelques années en arrière et notamment dans ce métier que j'ai exercé toutes ces années.

Il faut que je l'avoue, je n'avais jamais fait de RP avant de m'installer à mon compte. Je n'avais aucune expérience professionnelle et même aucun diplôme me permettant de prétendre à une quelconque compétence, fut-elle théorique. Je pensais intuitivement que ce n'était pas très compliqué, que j'allais y arriver, que la passion et l'énergie allaient me porter vers le haut. Je n'avais même jamais rencontré un journaliste de ma vie, c'est vous dire si je partais de loin !

Les journalistes, parlons-en... Ce fut une rencontre du troisième type. Je peux bien le dire maintenant – il y a prescription – ce ne fut pas l'expérience la plus agréable qui soit au début. Assez rapidement, j'ai réalisé que cette activité qui consiste à courir après des journalistes dans l'espoir d'avoir leur écoute attentive quelques instants pour qu'ils s'intéressent à votre client et daignent en parler dans leurs colonnes ou sur leurs antennes me paraissait parfois complètement débilitant.

On faisait du phoning à longueur de journée au contact de gens passablement exaspérés d'être sollicités de la sorte par des "vendeurs" d'info, promoteurs excessifs de clients formidables et forcément leaders. Quand on participait à des salons, on s'agglutinait dans des salles de presse surchauffées à l’affut du moindre reporter en goguette pour lui fourguer le bon dossier de presse et lui arracher 20 minutes de son temps pour une interview sur le stand. Une année, un grand salon informatique avait même commercialisé des petits espaces pour les agences de RP dans la salle de presse, de sorte qu'ils aient un tabouret pour attendre le chalan. C'était ridicule.

Qu’est-ce que ça m’emmerdait de faire ça, vous n’avez pas idée (enfin si, maintenant, vous avez une vague idée) !

Ce n’est pas que les journalistes ne m’intéressaient pas, bien au contraire (et je pense même que j’aurais pu être un bon journaliste si la vie en avait décidé autrement) mais je trouvais complètement crétin de tenter de les convaincre sur des sujets que je savais sans le moindre intérêt, tout ça pour des clients qui considéraient parfois la presse comme des représentants de commerce serviles en les imaginant affamés de communiqués de presse à leur gloire souvent autoproclamée.

Ce jeu du chat et de la souris entre les attachés de presse et les journalistes avait un autre côté pervers. Certains membres de la presse, comprenant qu’ils étaient des personnes convoitées au-delà du raisonable, usaient à outrance de leur position pour traiter les attachés de presse plus bas que terre, exigeant d'être traités de façon princière, usant d'une cinglante autorité, par jeu ou simplement pour faire payer aux communicants la monnaie de leur pièce.

J’ai fini par trouver du plaisir à exercer cette activité au milieu des années 90, quand je me suis affranchi moi-même de cette obligation de vendre du vent et que j’ai traité les journalistes comme des partenaires de travail et non plus comme des cibles. Certains sont devenus de vrais amis très chers et avec qui je continue à échanger (ils se reconnaîtront - en tout cas je l'espère). Ce fut le moment où j’ai rencontré des clients intelligents, éduqués et prêts à apprendre les contraintes du métier de journaliste avant de partir connement à l’assaut des médias, la baïonnette au canon. Il n’y en avait pas beaucoup, mais il y en avait.

C’est sans doute l’une des raisons qui ont fait que je me suis passionné pour les réseaux sociaux. Le fait qu’ils court-circuitent les flots d’information traditionnels et qu’ils bousculent les règles de l’influence fut pour moi une excellente nouvelle. D’ailleurs, je l’ai très vite compris grâce à l’un de mes clients préférés, Apple.

Immédiatement après avoir gagné le budget en 2002, je fus inscrit à une liste de distribution interne et devins destinataire d’un e-mail quotidien venant de Californie. Véritable revue de presse, cet e-mail proposait trois sections : les principales citations (positives ou négatives) d’Apple dans la presse internationale du jour, les principales citations sur les concurrents ou le marché en général et enfin, sous la rubrique « In rumours », des liens vers des blogs ou des forums dignes d’intérêt. En quelques semaines, je pris l’habitude de cliquer systématiquement sur ces derniers liens et c’est ainsi que je découvris les blogs pour la toute première fois.

La vertu de ce que nous adressait Apple tous les jours était de nous faire comprendre que l’influence reposait sur au moins trois piliers : ce que la presse dit de vous, ce que la presse dit de l’environnement et ce que de simples individus, influenceurs novices, disent aussi également de vous. Cette irruption du quidam dans un monde exclusivement constitué de journalistes professionnels était une vraie bouffée d’oxygène. Et je pense toujours qu'au lieu d'avoir fait du mal aux journalistes, cela leur a permis de se remettre en question et d'évoluer. 

Aujourd’hui, mon métier consiste davantage à aider mes clients à comprendre les ressorts de l’influence au sens le plus large qui soit en incluant dans un raisonnement intégré les médias traditionnels et les médias sociaux, et à mesurer l’impact émotionnel des foules connectées pour à raisonner « réputation » ou « conversation » plutôt que « communication.»

J’en ai pris conscience il y a plus de 10 ans et je l’ai souvent écrit ici ou ailleurs, la révolution du web social a rendu ce métier passionnant en complexifiant les flux d’information, en les mettant en concurrence les uns avec les autres, en créant des passerelles permanentes entre la presse et le peuple des réseaux et finalement en nous mettant au défi, nous les professionnels des RP, d’avoir une vision holistique des mécanismes de formation de l'opinion. C'est en tout cas le conseil que je donnerais à toute personne débutant dans ce métier.

​A suivre…

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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