Christophe Ginisty

Décryptage : Pourquoi les confessions de Jérôme Cahuzac sont un non événement de com


Rédigé le Mercredi 17 Avril 2013



Décryptage : Pourquoi les confessions de Jérôme Cahuzac sont un non événement de com
Hier soir BFM-TV a diffusé une interview de Jérôme Cahuzac, première apparition télévisée depuis les fameux aveux de l'ancien ministre du budget sur son blog. Les journalistes et les commentateurs se sont dans un premier temps rués sur cette émission de télévision mais le soufflet est retombé aussi vite qu'il avait gonflé.

En réalité, l'interview-confession de Jérôme Cahuzac est un non événement absolu pour au moins quatre raisons et je vous propose de les évoquer tant elles sont intéressantes à étudier dans les configurations de communication de crise.

Le public n'attendait rien
Ce n'est pas parce que vous faites l'actualité sans discontinuer pendant une semaine que l'opinion attend que vous interveniez. L'attente du public est presque toujours liée à l'espoir de révélations et d'informations nouvelles. Il veut savoir si vous êtes innocent ou coupable, il veut voir comment vous vous défendez face à l'adversité d'une accusation non étayée, d'une histoire en suspens.

Or, dans le cas de Jérôme Cahuzac, tout était déjà plié. Les aveux rédigés sur son blog racontaient l'essentiel et les français n'avaient pas franchement besoin d'en savoir plus pour se faire une idée sur celui qui est à l'origine de cet énorme scandale.

--> Ce que cela nous apprend en matière de communication de crise est qu'il faut toujours vérifier au préalable que l'on répond à une attente avant de se livrer à une telle émission de télévision.

La détestation avait déjà opéré
Cahuzac est coupable, il l'a dit lui-même. Sa perfidie a plongé toute la classe politique dans un embarras inextricable, embarras qui s'est transformé immédiatement en lynchage légitime.

À droite comme à gauche, l'unanimité s'est faite autour de la détestation du personnage et de ses actes, de sorte que plus personne n'ait envie de croiser la route médiatique de cet homme politique désormais frappé par la disgrace.

En laissant les autres communiquer, en s'imposant le silence pendant des jours entiers, la déferlante de mépris a tout balayé sur son passage, ne donnant aucune envie au public de s'attacher aux dires de cet homme-là.

--> Ce que cela nous apprend en matière de communication de crise est qu'il ne faut jamais laisser trop de temps entre le déclenchement d'une affaire et une prise de parole. Il faut s'exprimer rapidement ou si ce n'est pas possible (ou souhaitable), laisser passer le temps avant de tenter d'exprimer des choses, le temps que les passions et la détestation s'évaporent. Ce qu'a fait Cahuzac était à la fois trop tard et trop tôt.

L'exercice était trop artificiel
Seules la magie et l'adrénaline du direct auraient pu donner du relief à cette intervention. Au lieu de cela, nous avons eu droit à une sorte de média-training aux énormes ficelles.

Tout respirait le coup de com, entre le côté casual de la chemise ouverte, le décor d'une sobriété monacale, l'éclairage d'une douceur suspecte, la bienveillance un peu niaise de l'intervieweur et les éléments de langage qui débordaient comme le lait laissé dans la casserole sur le feu.

Même un non professionnel de la communication personnelle pouvait se rendre compte de l'absence d'authenticité et de l'excès de mise en scène. C'en était presque grotesque.

--> Ce que cela nous apprend en matière de communication de crise est qu'il ne faut jamais entraîner les porte-parole à perdre leur naturel et leur spontanéité. Rien ne remplace l'intensité dramatique d'un trouble provoqué par une question directe que l'on se prend comme un uppercut devant des millions de télespectateurs au moment où l'on s'y attend le moins.

Cahuzac n'est plus le sujet
C'est certes l'affaire Cahuzac et cela le restera dans les livres d'histoire mais le paradoxe est que Jérôme Cahuzac n'est plus le sujet.

L'affaire Cahuzac agit comme un déclencheur qui a provoqué la focalisation de l'attention sur le gouvernement dans son ensemble, sur le Président de la République dans son leadership et par extension sur toutes les femmes et les hommes politiques dans leurs relations avec l'argent et l'enrichissement.

En réalisant cette interview, Cahuzac s'est fait plaisir en disant sa vérité et en parlant de lui mais tout le monde s'en fout. Cela fait déjà des jours que l'attention du public s'est déplacée sur un autre terrain.

--> Ce que cela nous apprend en matière de communication de crise est qu'il faut toujours savoir où en est l'opinion avant de s'exprimer. Les attentes du public ne sont pas statiques, elles évoluent tous les jours et se déplacent au fil des éléments d'actualité. C'est un erreur de croire que l'opinion est restée là où on l'a laissée quand la machine médiatique s'emballe. A chaque jour correspond une attente qui n'est pas la même que la veille.

24 heures après cette interview "événement", plus personne n'en parle. Cahuzac a prêché dans un désert d'indifférence qui ne lui a évidemment pas permis de redorer son image.

C'est quelque chose qui doit inspirer tous ceux qui travaillent sur des situations de crise et qu'ils se posent la question d'organiser une prise de parole.

J'ai entendu ce matin que les "meilleurs conseillers d'Havas" avaient été à la manoeuvre pour préparer cette sortie de Cahuzac. Je crois qu'ils se sont bien plantés.

A moins qu'ils n'aient pas eu le choix.

A suivre...

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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