Christophe Ginisty

Décryptage : l'ère médiatique des jurys


Rédigé le Mercredi 13 Février 2013



Décryptage : l'ère médiatique des jurys
C’est en écrivant il y a quelques jours mon papier sur l’émission de TF1 Splash que je me suis fait cette réflexion, quasiment en forme de révélation d’ailleurs, la plupart des émissions de divertissement programmés à la télévision mettent en scène un jury.
 
C’est vrai évidemment de Splash mais on peut également citer en vrac Danse avec les stars,  Top Chef, Master Chef, La France a un incroyable talent, The Voice, la Nouvelle Star,… la liste est quasiment infinie.
 
Du coup, je me suis demandé pourquoi toutes ces émissions reposaient sur la même mécanique et j’en suis arrivé aux propositions d’explication suivantes.

Je dis bien « propositions » car je ne suis pas certain que ce soit une vérité absolue et démontrable. Ce sont juste des suppositions de ma part, une amorce de décodage que je livre comme d’habitude à votre sagacité.
 
Les programmes qui fonctionnent sur l’intervention en fil rouge d’un jury se caractérisent selon moi par 5 éléments clés.
 
L’intensité dramatique
On en fait l’expérience dès le plus jeune âge, un devoir corrigé par un professeur qui va compter pour le passage en classe supérieure mobilise beaucoup plus d’énergie et de stress qu’un devoir effectué pour le plaisir. Il y a une intensité dramatique dans l’idée même d’être jugé, noté, dans la conscience que cet exercice compte plus que les autres. Et le fait de l’être en public amplifie ce sentiment.
 
Je pense donc que la première explication tant de la prolifération que du succès de ces émissions vient du fait qu’ils installent entre les candidats et les téléspectateurs une dramaturgie connivente qui crée l’addiction.   
 
Le besoin de compétition
La compétition est partout dans nos sociétés occidentales et, encore une fois, c’est une dimension à laquelle on se frotte dès l’enfance dans un système éducatif qui classe les élèves les uns par rapport aux autres.
 
L’un des mes souvenirs les plus douloureux de mon rapide parcours universitaire fut l’énoncé d’une prof de droit civil qui, rendant les copies de partiels, a déclamé devant tous mes petits camarades : « J’ai classé les copies dans l’ordre des notes et le premier est… Monsieur Ginisty. Ah oui, j’ai oublié de préciser que je les avais classées dans l’ordre croissant … Monsieur Ginisty, vous avez 4/20 » (je vous fais grâce des commentaires sur le devoir lui-même).
 
Très souvent, lorsque mes filles ramenaient une mauvaise note (ce qui était rare, je leur concède) avaient toujours à cœur de préciser que d’autres avaient trébuché encore plus qu’elles.
 
Bref, le besoin de compétition fait partie de notre éducation et même si je le regrette souvent, c’est ainsi et c’est sur quoi ces émissions surfent pour nous attirer.
 
La cruauté jubilatoire
Il faut se rendre à l’évidence, il y a de la cruauté en chacun de nous, cruauté atténuée par les conventions sociales mais cruauté jubilatoire lorsque nous sommes tranquillement installés dans notre canapé en train de regarder un candidat qui se vautre.
 
C’est cette même cruauté qui fait se bidonner les gens lorsqu’ils regardent ces  programmes proposant à la pelle des vidéos amateurs d’individus qui se prennent des gamelles. C’est encore cette cruauté qui nous fait sourire à ces auditions inaudibles issues des castings de la Nouvelle Star.
 
Comme les romains rassemblées dans les arènes d’antan décidaient du sort des gladiateurs, les téléspectateurs éprouvent sans doute une forme de plaisir à voir les sanctions s’abattre sur ceux qui échouent et la cruauté des commentaires du jury fait parfois les grandes heures de ces émissions.
 
La scénarisation de l’excellence
La proposition de valeur de ces programmes est toujours une quête de l’excellence par un jury de spécialistes et voilà une autre dimension qui attire le téléspectateur.
 
Il y a quelque chose de très séduisant dans le fait d’inviter ceux qui regardent ces programmes à rechercher le meilleur, que ce soit en plongeon de haut vol ou en cuisine amateur. C’est positif aussi.
 
En faisant cela, on promet de trouver l’aiguille dans la botte de foin, le talent rare dans une foule la plus nombreuse possible.
 
D’ailleurs, les présentateurs de ces émissions ne rappellent-ils pas à tout bout de champ le nombre de personnes qui s’étaient présentées aux toutes premières auditions ?  « Ils étaient soixante mille, ils ne sont plus que deux… »
 
Le jury est celui qui détient la solution, qui est capable de trouver cette pépite et c’est là que se situe son apport le plus essentiel.
 
La starification progressive
Nous sommes à la télévision et pas sur les bancs de la fac, il faut donc que celui qui va gagner soit paré des attributs de la star. Pour cela, il faut du temps et de la répétition.
 
En marketing et communication, on sait qu’il faut du temps pour imposer une marque et qu’il faut sans cesse marteler les messages, les répéter.  Eh bien ces émissions fonctionnent sur le même ressort.
 
Elles sont pour la plupart hebdomadaires, ce qui laisse du temps aux téléspectateurs pour digérer l’épilogue de l’émission passée et se préparer à la prochaine. Par ailleurs, elles s’étalent sur plusieurs mois (la Nouvelle Star compte une dizaine de « prime »,  Master Chef s’étale sur 12 semaines).
 
L’intérêt de ce rythme et de cette durée est d’offrir potentiellement au vainqueur un statut de star : il faut le montrer souvent à l’antenne, réitérer des torrents de compliments pour espérer créer un lien unique dans l’esprit du téléspectateur, lien qui sacralisera l’émission tout autant que le vainqueur.
Voilà les principaux éléments qui me semblent expliquer le nombre important d’émissions de télévision qui reposent sur cette mécanique.
 
Que pouvons-nous en déduire et comment des marques peuvent-elles utiliser les mêmes ressorts pour se faire connaître et aimer ?
 
Il y a indéniablement des similitudes à développer et on en voit souvent des illustrations dans des opérations sur les réseaux sociaux conçues sur des logiques de gamification où la marque se hisse au rang de jury et va tenter d’identifier le meilleur de ses consommateurs.
 
A suivre…  

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Commentaires articles

1.Posté par fultrix le 13/02/2013 12:29
Le "top du top" étant de promouvoir comme animateur d'émission le gagnant d'une autre prestation ... les "miss France" par exemple.
Si j'en crois les couvertures des marchands de journaux, "elles" vont se répandre en émission cette année. J'ai cru comprendre que cela fonctionnait aussi pour les anciens ministres... Que des cas de "femmes", à croire qu'il s'agisse d'un "fait exprès".

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