Développement des réseaux sociaux vu par Jean-Jacques Rousseau (1712 - 1778)


Rédigé le Mercredi 23 Janvier 2013


Développement des réseaux sociaux vu par Jean-Jacques Rousseau (1712 - 1778)
Lorsque j’ai lu la note de mon copain Olivier Cimelière sur son blog, 5 tendances à intégrer d’urgence en 2013, quelques heures à peine après être allé l’écouter dans la conférence qu’il donnait au LabCom, j’ai eu l’envie de me replonger dans mes lectures de lycéen.
 
Dans son introduction intitulée « Vers un nouveau contrat social », Olivier nous explique :
 
« Les attentes du corps sociétal envers les marques et les entreprises ont profondément mué avec l’essor des médias sociaux.

Le communicant qui imagine encore pouvoir convaincre avec du déclaratif enjoué et de la cosmétique séduisante, a clairement tout faux. Sur le Web 2.0, les internautes attendent autre chose que de lénifiantes démonstrations invocatoires. 
 
(…)De mieux en mieux informé, le citoyen-consommateur entend recevoir des entreprises autre chose qu’une bouillie corporate tellement aseptisée qu’elle en devient indigeste. Désir de plus grande objectivité, diversité des opinions et dialogue entre gens égaux sont les nouveaux compas de la communication du 21ème siècle.»

 
Outre le fait que je partage absolument ce point de vue, la référence au contrat social m’a fait me souvenir de l’essai que Jean-Jacques Rousseau avait publié il y a 250 ans, Du Contrat Social, dans une tentative de décrire les ressorts d’une société nouvelle et moderne dans laquelle le peuple acquiert la plénitude de sa souveraineté. Je l'avais certes lu à 16 ans — on lit toujours ces choses-là trop tôt — mais j'en avais gardé un souvenir particulier.
 
Je suis donc allé le relire hier soir dans son intégralité et j’en ai tiré quelques passages qui me semblent assez pertinents pour décrire ce qui se produit dans nos sociétés du fait de l’émergence des réseaux sociaux.
 
La preuve, s’il en était encore besoin, que tout ce que nous vivons n’a rien d’un phénomène technologique et que nous sommes les contemporains d’une transformation de nos sociétés qui obéissent à des aspirations identifiées depuis des lustres.
 
Morceaux choisis.
 
« Or, comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n’ont plus d’autre moyen, pour se conserver, que de former par agrégation une somme de forces qui puisse l’emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile et de les faire agir de concert.
 
Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs ; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire et sans négliger les soins qu’il se doit ? Cette difficulté, ramenée à mon sujet, peut s’énoncer en ces termes :
 
« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution. (in Chapitre 1.6 : Du pacte social).

Difficile d’être plus pertinent pour décrire le phénomène qui amène les individus à se retrouver sur les médias sociaux : l’agrégation, la mise en commun des forces (certains diraient le partage) et une entreprise conçue comme un acte de résistance, voilà quelques vérités qui me paraissent être de formidables clés de compréhension de notre époque connectée.
 
Mais il y a aussi cette dualité remarquable entre la nécessité de s’unir pour survivre et celle de rester libre. On accepte ainsi de partager des ressources sans pour autant renoncer à ses libertés fondamentales. Le contrat social serait même et de manière implicite selon Rousseau, un moyen de transcender cette liberté. Génial !

Autre passage :
 
« Il peut arriver aussi que les hommes commencent à s’unir avant que de rien posséder, et que, s’emparant ensuite d’un terrain suffisant pour tous, ils en jouissent en commun, ou qu’ils le partagent entre eux,… le droit que chaque particulier a sur son propre fonds est toujours subordonné au droit que la communauté a sur tous ; sans quoi il n’y aurait ni solidité dans le lien social, ni force réelle dans l’exercice de la souveraineté.» (in Chapitre 1.9 : Du domaine réel)
 
S’unir avant que de rien posséder, un terrain suffisant pour tous, le partage… Ces mots évoquent la conquête de l’Internet qui s’est opérée depuis les années 90, sans possession mais avec le partage comme ADN. Imagine there’s no possession, comme dirait l’autre.
 
En 2010, je débutais mon livre par ces mots :  "Sans que personne n’ait eu besoin de prendre les armes, sans qu’un peuple ne se soit opposé à un autre, sans que le sang n’ait été versé, les citoyens du monde se sont emparés des réseaux informatiques mondiaux pour y développer de la connaissance, du partage et de la communication. Spontanément, et avec une avidité mêlée d’humanité, les hommes se sont installés sur Internet pour y créer les conditions d’une société nouvelle inspirée par un grand désir de liberté et la volonté de faire exister l’individu dans la société."

Sans oser le moins du monde comparer ma prose à celle de Rousseau, je vois une certaine similitude dans le propos. Le web, les médias et les réseaux sociaux sont des conquêtes immatérielles de l'homme mué par le désir de partager à mesure qu'il conquiert et de le faire en faisant revivre un lien social fort. 
 
Pour finir, je voudrais citer deux derniers extraits.
 
Le premier insiste une nouvelle fois sur la dimension collaborative et la prise en compte de son intérêt personnel et de l’intérêt général dans l’édification du lien social : 
 
« Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu’ils sont mutuels ; et leur nature est telle qu’en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler aussi pour soi (…) l’égalité de droit et la notion de justice qu’elle produit dérivent de la préférence que chacun se donne, et par conséquent de la nature de l’homme » (in Chapitre 2.4 : Des bornes du pouvoir souverain)
 
Là encore, j’y vois une piste de réflexion pour expliquer l’activisme auquel nous sommes de plus en plus confrontés sur les réseaux sociaux. La conscience d’agir au sein d’un groupe et de remplir son devoir [citoyen], donc au service de sa communauté, tout en étant animé par la conscience d’exister en tant qu’individu à la poursuite d’un objectif personnel.
 
C'est une grande tendance de la décennie dans laquelle nous sommes. L'internaute se met en marche pour travailler à la revendication et la préservation de ses intérêts en même temps qu'il demande à la société et aux organisations avec lesquelles il est en relation d'être exemplaires. Il s'ancre à la société via des exigences mutuelles et une aspiration personnelle qui le font exister au sein du groupe.

Enfin, je voudrais citer ce dernier extrait que l’on peut rapprocher des phénomènes de résistance et de révolution citoyenne et je pense que les participants du Printemps Arabe pourraient aisément s’identifier dans ces mots :
 
Il n’y a qu’une seule loi qui, par sa nature, exige un consentement unanime ; c’est le pacte social : car l’association civile est l’acte du monde le plus volontaire ; tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu. Décider que le fils d’une esclave naît esclave, c’est décider qu’il ne naît pas homme.
 
Vous me direz que cette dernière phrase est de portée générale et qu’elle n’a rien de spécifique au développement des réseaux sociaux. C’est aussi le cas des autres phrases citées ci-dessus.
 
Certes, mais personnellement, j’ai toujours vu l’essor d’Internet comme une possibilité pour les hommes de reconquérir des parcelles de libertés fondamentales, au rang desquelles je mets la liberté d’expression en tête. Le monde médiatique qui a précédé l'ère de l'Internet assujétissait l'homme dans un état unique de spectateur. Le web social a mis fin à cette situation. 
 
Au moment de conclure cette note assez inédite — j’en conviens et vous me pardonnerez cette digression littéraire loin de mes sujets habituels — je voudrais dire que cette lecture nocturne m’a une nouvelle fois convaincu que le phénomène des réseaux sociaux pouvait bel et bien se comprendre par des analyses philosophiques, politiques et sociologiques, bien plus que par des dissertations technologiques souvent séduisantes dans ce qu'elles ont d'innovantes mais inutiles pour appréhender la réalité de cette révolution.

Ne cherchez pas d'excuse si vous n'appartenez pas à la sacro-sainte génération Y, le web social n'a rien d'un gadget à la mode réservé aux "geeks".
 
Et si l’on accepte cette idée, alors on accepte également le postulat que rien de tout cela n’est virtuel, n’en déplaise à ces commentateurs fainéants et hostiles qui ont passé leur temps à traiter par le mépris les réseaux sociaux dont ils n’ont pas perçu l'importance, symboles d'une société en profonde transformation.
 
Finalement, Internet offre la possibilité aux individus de jouir d’une nouvelle souveraineté et j’imagine que Jean-Jacques Rousseau n’en serait pas mécontent.
 
A suivre...

Pour aller plus loin :
Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau (Texte complet)


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Christophe Ginisty
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Commentaires articles

1.Posté par Olivier Cimelière le 24/01/2013 13:19
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Les réflexions de Jean-Jacques Rousseau revisitées et mises en perspective à la lumière de l'essor des réseaux sociaux sont une excellente idée, Christophe ! Ce billet montre bien que le fondement de ce phénomène est avant tout éminemment humain. Au 18ème, les désirs de connexion et de socialisation étaient déjà ancrés dans la vie sociétale. La technologie n'a fait que donner une sacrée ampleur planétaire et permet maintenir d'espérer des horizons plus équitables ! Très bonne idée en tout cas d'insuffler nos grands penseurs dans l'univers 2.0

2.Posté par Jacques Blanchet le 24/01/2013 19:52
Merci pour ce billet édifiant. En effet, étudier les médias sociaux sous l'angle sociologique ou anthropologique donne une toute nouvelle vision du comportement technologique. Brian Solis qui était à Reputation War sert de bons exemples en parlant d'égosystèmes.

Milad Douhei, qui a étudié en France et qui habite maintenant à Québec, dr en sciences des religions a intitulé son dernier ouvrage: «Pour un humanisme numérique» et se rapproche aussi de votre analyse des textes de JJ Rousseau sur le comportement social.

Il a d'ailleurs fondé l'an dernier la Chaire de recherche sur les cultures numériques à l'université Laval. Leurs travaux sont fort intéressant.

3.Posté par Jourdan le 03/02/2013 15:08
@Christophe : bravo pour ce très bon billet !

Le promeneur solitaire des bois d'Ermenonville verrait là une belle actualisation de ses réflexions et de ses principes d'action concernant l'organisation structurée et contemporaine d'une société citoyenne.

A ce titre, espérons simplement que naîtra du web et des réseaux sociaux l'affirmation d'une véritable volonté générale inscrite sur les claviers et écrans des internautes, plutôt qu'un "Léviathan" policier qui viendrait guetter les moindres faits et gestes des citoyens.

Une société numérique ancrée sur des envies (politique, blogs, e commerce, réseaux professionnels et réseaux d'emploi ...), oui ! Une société policière incarnée dans un "big brother" qui contrôlerait tout le net, non !

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