Discours sur l'économie numérique : une approche franchouillarde et imprécise
J'ai écouté et lu attentivement le discours que François Fillon a prononcé hier sur le thème du développement du très haut débit et de l'économie numérique à Vélizy. J'attendais ça avec une immense impatience et je dois avouer que je suis particulièrement déçu ce matin.
4,5 milliars d'euros administrés par quelqu'un qui n'y connait rien
Le premier ministre en a fait le coeur de son intervention. Un fonds spécial va être créé pour financer l'économie numérique et celui-ci sera piloté par René Ricol. Et voici une première grande spécialité française : confier un sujet stratégique à des gens qui n'y connaissent rien. Je ne veux pas manquer de respect à René Ricol, 59 ans, de formation expert comptable et commissaire aux comptes, médiateur du crédit depuis octobre 2008, mais voici quelqu'un qui n'a absolument aucune expérience en matière de gestion des nouvelles technologies et à qui on a va tout simplement confier le plus gros investissement public jamais mobilisé en la matière. Technocratie, quand tu nous tiens...
Une focalisation sur le très haut débit
François Fillon l'a rappelé hier, l'état compte continuer à s'impliquer fortement dans le déploiement de la fibre optique. 2 milliards d'euros (parmi les 4,5 milliards) y seront consacrés. L'objectif du premier ministre est de lutter contre la fracture territoriale, tout en démocratisant l'accès à Internet haut débit. A ce titre, il exprimé sa satisfaction de pouvoir déjà proposer à toute la population éligible "deux offres d'accès à Internet à 2 mégabits par seconde pour moins de 35 euros par mois, matériel compris".
Il est peut-être satisfait. Moi je considère ce tarif tout à fait exorbitant. Il faut dire la vérité aux gens : l'accès à Internet devrait être quasiment gratuit, compte tenu de l'avancée des technologies et de l'état du réseau, tant filaire que satellitaire ou hertzien, et cela pourrait être le rôle de l'état (ou des collectivités) de définir un service public de l'accès à Internet qui consisterait à garantir un raccordement gratuit pour un débit limité. Un programme qui rappelle le plan câble"Nous voulons que les opérateurs soient les fers de lance de ce programme national. Il y aura des appels à projets ouverts, région par région, pour bénéficier de prêts et d’un label via le programme des investissements d’avenir. La contrepartie attendue des opérateurs c’est un engagement en terme d’étendue, d’exhaustivité et de rapidité du déploiement, ainsi naturellement que de co-investissement" Voilà des déclarations qui rappellent furieusement le Plan Câble de sinistre mémoire lancé en 1982 par l'état pour rattraper son retard en matière de télévision câblée. Ce fut un échec retentissant car les conditions d'attribution des territoires se sont révélées d'une absurdité peu commune. Parce que des règles de non concurrence ont été instaurées, parce que des plafonds de nombre de prises raccordables ont rendu les investissements improductifs, "Je souhaite que d’ici six mois, tous les opérateurs qui le souhaitent puissent proposer une offre sociale spécifique pour permettre aux foyers les plus modestes d’accéder à Internet dans des conditions attractives. Cette offre sociale devrait être aux alentours de 20 euros." Encore une fois, nous sommes là à des tarifs totalement disproportionnés et ce n'est pas en fixant le prix de l'accès à Internet à 20 euros par mois que l'on pourra parler d'une véritable démocratisation. 2,5 milliards d'euros pour quoi faire ?
Le discours du premier ministre est assez étonnant. Il promet d'investir 4,5 milliards d'euros pour le développement de l'économie numérique, précise que 2 milliards seront investis sur la déploiement du réseau mais ne donne aucune indication sur les 2,5 milliards restant.
Il se contente d'une déclaration assez lapidaire : "... nous devons récuser l’idée reçue selon laquelle il suffirait de fabriquer des tuyaux pour construire l’économie de la connaissance du 21ème siècle. J’ai eu l’occasion, lors du colloque qu’avait organisé Nathalie KOSCIUSKO-MORIZET, d’exposer mes réflexions sur ce sujet : pour moi, la civilisation du numérique doit rester maîtresse de l’économie du numérique et Frédéric MITTERRAND ne me contredira pas lorsque j’affirme que la révolution numérique n’a de sens que si elle est aussi traitée comme une affaire démocratique et culturelle. Les tuyaux aussi performants soient-ils, ne créeront pas de bien-être social durable s’ils n’ont rien à relier ou s’ils ne s’accompagnent pas de services, d’usages ou de contenus riches et renouvelés et c’est la raison pour laquelle nous avons décidé de mettre deux milliards et demi sur cette question des contenus." 2,5 milliards d'euros sur les contenus ? Mazette ! Mais pourquoi ne dispose-t-on d'aucun détail sur les choix du gouvernement en la matière ? Est-il responsable de promettre la mobilisation d'une telle somme sans présenter les arbitrages qui ont été faits ? Mystère... Les grands absents du discours de François Fillon
Le discours d'hier est finalement assez décevant, et notamment parce qu'il passe sous silence un certain nombre de chantiers qui auraient mérités d'être traités avec le même soucis de priorité.
- L'éducation Programme d'équipement et de connexion de tous les établissements scolaires français dès la primaire sur l'ensemble du territoire. - L'équipement des foyers Création d'une politique offensive pour favoriser notamment les filières de reconditionnement et de recyclage de matériels informatiques. Plusieurs millions d'ordinateurs sont abandonnés tous les ans par les entreprises après 3 ans d'utilisation et faute de filières adaptées, ces matériels sont détruits alors que la plupart pourrait continuer de servir à des fins sociales. - L'accès des personnes handicapées Le développement des technologies est une chance pour les personnes souffrant d'un handicap. Mais pour qu'elles puissent en tirer parti, il faut que les technologies mais aussi les sites Internet soient adaptés aux contraintes de ces populations. L'état doit être à la pointe de ce chantier. - L'aide à la création d'entreprises innovantes Développer l'économie du numérique ne revient pas à faire les yeux doux à France Telecom ou Dassault Systèmes. C'est aussi favoriser la création d'entreprises innovantes qui sont le ciment de cette économie partout dans le monde. - L'exemplarité de l'état La France ne passera pas à l'ère de l'économie numérique si ses services n'en tirent pas partie. L'état doit se montrer à la pointe dans la modernisation de ses administrations, dans la rationalisation de son fonctionnement et améliorer ainsi l'accès des administrés aux services publics de l'état. Voilà ce que je voulais partager sur le discours d'hier. Un discours malheureusement en profond décalage avec la réalité de la révolution numérique. Un discours qui démontre que la France est encore très loin d'avoir pris la mesure des opportunités liées à cette économie. Rédigé par Christophe Ginisty le Mardi 19 Janvier 2010
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