Christophe Ginisty

Drame aux urgences : une mort en trompe l'oeil


Rédigé le Vendredi 21 Février 2014



Comme la plupart des médias d'information l'ont relaté hier, une femme de 61 ans a été retrouvée morte sur sa chaise alors qu'elle attendait d'être soignée aux urgences de l'hôpital Cochin à Paris. Immédiatement, les journalistes et les observateurs ont établi un raccourci : cette femme est la victime collatérale de l'encombrement des urgences parisiennes, le résultat d'une mauvaise gestion de l'hôpital public,...

On en trouve des exemples ici, encore ici, et encore

"Cela devait arriver"... "Depuis le temps qu'on le dit"... "Mais que font les politiques ?"... Les spécialistes et autres experts auto-proclamés, politiques, médicaux, fonctionnaires, se sont succédés hier sur toutes les antennes pour nous servir ce refrain plein de catastrophisme, un (gros) brin désabusé. Je sais ce que je dis, j'ai passé presque 10 heures en voiture hier et je peux vous dire que j'en ai écouté des flashs d'information ! 

Or, il y a une chose qui me frappe dans ce drame, une chose dont absolument personne n'a parlé : que faisaient les autres patients alors que cette pauvre femme se mourait ? 

Il faut imaginer la scène. Les urgences sont une fourmilière dans laquelle des dizaines de personnes vont et viennent. Il a été démontré hier que des médecins sont venus appeler cette dame à deux reprises et qu'elle n'a pas répondu (et pour cause). Mais elle n'était pas dans une salle à part, enfermée et seule. Elle était au milieu de tout un tas d'autres candidats aux soins qui n'ont rien vu, qui ne se sont pas inquiétés de voir cette femme "dormir", de la voir sans soin pendant des heures et qui n'ont donc pas alerté le personnel médical sur sa situation. 

Voyez-vous, je crois que ce n'est pas tant un drame médical ou hospitalier qu'un drame de la communication, de la solidarité, de la sollicitude ordinaire, de la compassion. 

Le raccourci qui attribue de manière définitive la mort de cette femme au personnel médical des urgences est un trompe l'oeil qui dissimule la vraie détresse des rapports humains dans de telles circonstances. 

Contrairement à ce que l'on tente de faire croire, cette femme a été reçue rapidement par les services d'urgence pour un premier diagnostic. Sa plaie au pied a été qualifiée comme n'étant pas sévère et ne nécessitant pas une intervention en urgence. A la suite de ce premier examen, elle a été remise dans la salle d'attente, au milieu de dizaines d'autres personnes qui ne l'ont tout juste pas vue mourir.

Car elle est bien morte seule entourée d'une foule indifférente. 

Je ne juge personne mais cet épisode est bel et bien l'illustration de la fébrilité du lien social qui nous lie les uns aux autres lorsque nous sommes en détresse et lorsque nous pensons ne pas avoir d'autre horizon que de nous occuper de nous-mêmes. 

N'accablons pas les personnels des urgences qui, en l'espèce, sont les seuls à s'être préoccupés du sort de cette femme. Si j'avais été aux urgences ce samedi, aveugle à la disparition de cette femme, je ne me sentirais pas tout à fait bien aujourd'hui. Et, pour tout vous dire, je me sentirais vraiment coupable. 

Ce fait divers m'attriste car, encore une fois, il nous en dit long sur l'état de la société dans laquelle nous vivons. Il nous en dit long sur nous. 

A suivre... 

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Commentaires articles

1.Posté par Le Tribulateur le 21/02/2014 10:35
C'est un peu comme lors de la canicule de 2003, l'opinion s'en est prise à l'Etat pour la mauvaise organisation des urgences et le manque d'anticipation face au risques alors que la réalité, c'est que des petits vieux sont morts esseulés alors que leur famille était en vacances... (et que les voisins ne sont même pas allés toquer à la porte pour voir si tout allait bien...)
(une connaissance à moi illustre parfaitement le cas: Chacun dans la famille pensait que quelqu'un dans la famille suivait un peu la grand-mère. Et elle est morte seule et ils ont récupéré sa dépouille in extremis avant qu'elle ne parte à la fosse commune...)

2.Posté par MoxFolder le 21/02/2014 18:13
Au delà du personnel il y a un système qui apparaît comme de plus en plus inhumain dans lequel tout le monde semble se refugier derrière les procédures administratives et des règlements qui sont - bien évidemment - dans la plupart des cas respectés à la lettre (comme vous le dites ce n'est probablement pas le personnel qui est en cause).

Cette pauvre dame n'a probablement pas vu de médecin avant de mourir, elle n'a probablement même pas été "admise" à l'urgence et est juste passée ou triage ou elle a du se faire examiner par un infirmier ou une infirmière avant d'être renvoyée dans la salle d'attente, car pour voir un médecin quand on est pas un cas jugé prioritaire l'attente peut-être très longue.

3.Posté par Koz le 21/02/2014 18:41
J'avais lu, aussi, une analyse de ce type de situations par Robert Cialdini, dans The Power of persuasion, et il laissait entendre aussi qu'un mécanisme jouait, de mémoire, c'est ce qu'il appelait la "social proof". En gros, chacun règle son comportement sur celui de l'autre. En gros, quelqu'un qui regarderait, justement, cette femme, serait susceptible de ne pas réagir parce qu'il voit d'autres personnes passer sans réagir. Il en déduit que la situation est globalement normale, voire que quelqu'un d'autre a pu déjà donner l'alerte.

Il n'est pas non plus exclu que les autres personnes étant passées par les urgences ne soient pas non plus restées suffisamment longtemps pour en tirer des conséquences. On peut passer 30mn, 45mn, parfois plus et parfois moins, et ne pas s'étonner dès lors (d'autant que rester sans soin un certain temps aux urgences n'est aps fait pour étonner grand-monde). Par ailleurs, il semble qu'il se soit agi d'une femme qui venait fréquemment, et qui était alcoolisée. Si elle ne réagissait pas, voire semblait cuver, il n'est pas forcément impensable de ne pas "tilter".

Bref, ceci non pas pour déresponsabiliser, mais pour ne pas non plus désespérer de l'humanité.

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