Christophe Ginisty

Droit de grève ou Droit de nuisance ?


Rédigé le Vendredi 3 Juin 2016



Il n'y a plus une conversation, un dîner en ville, un statut Facebook qui n'échappe aux commentaires sur les grèves illimitées en France ou ailleurs, qui s'en plaignent ou les soutiennent selon les cas.

Et là, c'est un peu comme pour la corrida, ou la chasse aux pinçons, les opinions semblent irréconciliables, tranchées, clivées.

Bien-sûr, tout le monde est d’accord pour rappeler que la grève est un droit constitutionnel acquis de haute lutte par nos aînés et qu’il a permis de gagner d’innombrables bras de fer contre ces #@&#! de patrons (sic). Mais il y a aussi ceux qui subissent et qui en ont assez de ne pas pouvoir aller bosser, partir en vacances, que sais-je encore... En fait, ces discussions témoignent d’un détournement du droit de grève en droit de nuisance.

Si l’on en revient aux fondamentaux, il faut bien comprendre que le droit de grève a été inventé pour faire pression sur les patrons afin qu’ils accèdent aux revendications de leurs salariés. C’est un mécanisme qui s’exprime par le refus de faire fonctionner un outil de production, quel qu’il soit, dans le but de pénaliser l’activité de l’organisation en question.

A aucun moment le droit de grève n’a été théorisé pour emmerder ses congénères. Or, c’est précisément ce qui se passe aujourd'hui dans des organisations où les grévistes ont un pouvoir de nuisance démesuré sur la société et où ils en profitent pour jouer une partie de billard à trois bandes : leurs actions mettent en colère les citoyens (1) qui râlent auprès de leurs élus (2) qui font alors pression sur les dirigeants pour qu’ils transigent en lâchant du lest (3).

C’est aussi efficace que pervers et c’est ce que nous vivons actuellement, un truc qui fait dire à certains qu’ils sont pris en otage car c’est bien ce qui se passe : en l’absence de dialogue nourri entre les parties en prenantes, les syndicats misent sur l’exaspération du public pour parvenir à leurs fins.

Le tout est de pouvoir tenir le plus longtemps possible pour énerver le plus de gens possible car le temps est la variable stratégique de cette misérable partie d’échecs.

Mais c'est là que le problème survient en termes de communication : plus personne ne connait les raisons de la mobilisation. L'opinion publique incrédule est désespérée et le blocage devient le message. La forme prend le dessus sur le fond, ce qui est la situation la plus contreproductive qui puisse être en matière de com publique. Les syndicats et les grévistes sont aussi omniprésents qu'inaudibles et incompréhensibles. Les débats se déplacent vers la nuisance au lieu de se focaliser sur la motivation. 

La faute aux médias ? Non, la faute à la nature même de la stratégie choisie.

Au risque de paraître critique vis-à-vis de mon pays, je crois que ces séquences assez inédites dans le reste de l’Europe, illustrent les profonds clivages qui régissent notre société depuis des années et qui sont l’expression d’un manque de respect et de solidarité en France. Cela ne date pas des années Hollande maus du début des années 80. 

J’ai la chance de voyager souvent et je vois peu de pays où les grèves surfent sur la promesse d’embêter le plus grand nombre de gens.

Contrairement à ce que je le lisais hier quelque part sur la toile, la question n’est pas de savoir si les grévistes sont des nantis ou pas, assurés de conserver leurs emplois à vie et de partir à la retraite dix ans avant tout le monde, le problème n’est pas non plus de remettre en cause le droit de débrayer pour mener des luttes sociales légitimes ou non, le vrai et seul problème à mes yeux est de se poser la question de la place de l’intérêt particulier par rapport à l’intérêt général.

Toute société repose sur la promesse de vivre ensemble et il y a dans cette notion le respect de l’autre au-delà de ses différences et quels qu’en soient les intérêts divergents.

Chacun doit faire l’effort de se documenter pour comprendre pourquoi des conflits émergent et quel est le bienfondé des mouvements sociaux. Mais dans un monde idéal et une société harmonieuse, chaque gréviste devrait aussi faire l’effort de cibler plus finement ses actions et veiller à ne pas ébranler les piliers de l’intérêt général. Car cette obstination à nuire au plus grand nombre est dramatiquement toxique.

A laisser pourrir ces antagonismes aveuglés par le mépris de l’autre ou son absence de considération, les français scient collectivement la branche sur laquelle ils sont assis, propagent une image désastreuse à l’étranger auprès des touristes et des investisseurs, font fuir les talents qui aspirent à vivre autre chose, et détériorent un peu plus le potentiel économique de leur propre pays.

C’est suicidaire.

J’ai pour ma part fait le choix de quitter la France en 2015. J’en avais un peu assez de cette atmosphère devenue irrespirable par moments. Et même si je vis désormais dans un pays qui n’est pas en reste niveau grèves et clivages économiques et culturels, je peux vous dire que cet éloignement m’a apaisé et permis de retrouver une nouvelle forme de sérénité au quotidien. 

Je n’ai de conseil à donner à personne mais je suis convaincu qu’il est temps en France d’inventer de nouvelles formes de luttes sociales, plus sophistiquées et plus ciblées, plus animées par une volonté de pédagogie sur le fond, mais surtout beaucoup plus respectueuses de l’intérêt général qui est le bien commun le plus précieux dans une démocratie. Il est temps de réapprendre à se parler, se respecter et se segarder différemment.

A suivre...

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