Christophe Ginisty

Expression sur les réseaux sociaux : Éloge du clin d'œil


Rédigé le Vendredi 18 Avril 2014



S’il y a bien une réflexion que j’ai entendue une bonne centaine de fois à propos des réseaux sociaux, c’est celle qui affirme, péremptoire et définitive, que ce monde où ces gens racontent ce qu’ils ont bouffé, à quelle heure ils ont fait pipi ou qui publient les photos de leurs pieds en pleine page est un espace inutile, vain, stérile. Qu'il n'y a que ça à voir et que c'est pour cette raison que l'on y perd son temps.

Cette caricature des conversations sur le web social est l’argument massue de tout un tas de gens qui s’estiment supérieurs à ce flot discontinu de futilités sans le moindre intérêt intellectuel.
 
Il y a quelques années, François Bayrou qui était l’invité de la matinale de Jean-Jacques Bourdin sur RMC avait eu cette répartie parée de condescendance pour répondre au jeune journaliste qui lui demandait pourquoi il n’avait pas de compte Twitter : « Mais, croyez-vous que l’on puisse résumer ma pensée en 140 caractères ? » Un silence gêné avait suivi, marquant toute la portée de l’incompréhension mutuelle. 
 
L’année dernière et alors que je faisais une présentation au sein d’une grande entreprise sur l’importance des réseaux sociaux dans la formation de l’opinion, le patron m’interpella et me dit : « Si vous estimez que les gens vont m’apprécier davantage si je leur dis que j’ai mangé un bœuf bourguignon le week-end dernier, c’est que ce monde va mal, très mal. » Ce à quoi j’avais répondu quelque chose du style : « Au moins, certains comprendront que vous êtes un homme comme les autres, sensible aux petits plaisirs de la vie et pas cette personnalité un peu froide et distante que tout le monde devine.»
 
Vous qui me lisez, j’imagine que vous en avec aussi en mémoire de ces avis tranchés formulés par ces gens qui se sont servis des années durant de cette posture caricaturale pour mieux exprimer leur retrait de cette conversation planétaire.
 
Bien sûr que cela n’a aucun intérêt éditorial de faire une photo de ses pompes et de son jean troué comme celle que j’ai faite cette semaine et que j’ai mise en illustration de cette note. Bien sûr que ça ne va pas changer le monde de tweeter sur son menu, sur le fait qu’on est à l’aéroport, prêt à embarquer, sur l’absurdité des conversations d’un voisin de RER,... Bien sûr que c’est insipide au possible de poster un « Bonjour à tous » à la cantonade de ses followers et que cela n’apporte rien, ni du point de vue de l’acquisition de connaissances, ni de celui de l’enrichissement par l’information.
 
Mais pourquoi vouloir absolument associer "l'important" dans les relations humaines uniquement aux échanges de haute volée ?
 
Les clins d’œil que nous sommes des millions à nous adresser les uns les autres contribuent à tisser une toile d’affections croisées qui sont le ciment d’une nouvelle façon de créer du lien social. Ce n’est pas le message qui est important, c’est la finalité de l’expression, ce qu'elle va produire comme émotion chez l'autre. C’est la sédimentation de toutes ces couches en 140 caractères qui nous procure le désir d’échanger ou pas avec des personnes dont nous ignorions tout auparavant. Et n'oublions jamais que dans réseau social, il y a le mot social. 
 
Ces clins d’œil sont des opportunités uniques de diversifier l’expression et de permettre à ceux qui nous suivent d’apprendre et connaître autre chose de nous.
 
Avant que j’ouvre ce blog en novembre 2004 (et oui, presque 10 ans), les gens de mon milieu professionnel savaient de moi que j’étais un entrepreneur, le patron d’une agence de relations publics qui avait pas trop mal réussi, que j’avais la quarantaine et que j’étais vaguement intéressé par les nouvelles technologies. Et c’est tout !
 
Depuis, au fil des notes que j'ai publiées ici et des tweets que j'ai commis, je suis heureux que les gens sachent autre chose de moi. Si je suis toujours dans les métiers de la communication et de l’influence, ça me fait franchement plaisir que les gens sachent pourquoi et comment j’ai cheminé dans la vie, qu’ils connaissent ma sensibilité de citoyen fut-elle engagée et tranchée politiquement. Je crois important aussi que ceux qui me suivent puissent identifier les valeurs qui m’animent et qu’ils fassent avec moi le chemin de mes ambitions. D’un point de vue certes plus anecdotique, j’aime aussi partager mes expérimentations culinaires, mon goût des jardins, ma « main verte », ma progression laborieuse au golf, ma passion des voyages et de tout ce qui se rapporte aux bateaux, mes coups de cœur et mes coups de gueule,...

Qu'est-ce que cela m'apporte ?

Ce ne sont certes que des clins d’œil mais la satisfaction que je retire de leur partage est cette intuition parfois confuse que les gens me connaissent tel que je suis et non pas uniquement via l'image aseptisée et contrôlée du professionnel en représentation. Et j'aime cette idée !
 
L’engagement individuel et personnel sur les réseaux sociaux offre à ceux qui le veulent bien des clés de compréhension sur un individu, clés qu’aucune stratégie de communication traditionnelle ne pourra jamais apporter. Dans la conversation qui nous anime, nous utilisons ces clins d'œil comme des marqueurs existentiels à la source du lien que nous décidons de créer. Et là, nous revenons à la problématique centrale de ce débat : Qu’est-ce qui est important ? Connaître les gens tels qu’ils sont réellement ou tels que leur fonction les met en scène ? Doit-on ériger une barrière infranchissable pour protéger tout ce qui est personnel et le bannir de la dialectique des conversations publiques ?
 
Pour ma part, j’ai évidemment une préférence pour la première solution. Et c’est là que je trouve tout l’intérêt des réseaux sociaux d’ailleurs. Outre le lien qu’ils m’ont permis de créer avec vous, ils m’offrent régulièrement la possibilité de mieux connaître certaines personnes et de mieux en comprendre les aspirations.
 
Mais attention, je fais bien la différence entre ce qui est personnel et ce qui est intime. Si j'affirme que les expressions qui éclairent une dimension personnelle de l'individu l'enrichissent, je pense aussi que le partage de l'intime n'a pas sa place sur les réseaux publics et que l'on doit le conserver pour ne pas troubler un message par une expressivité hors sujet.

J'ai à de très nombreuses reprises été séduit par les clins d'oeil que les gens autour de moi adressaient. Et cela peut aller de personnalités très célèbres comme Nikos Alliagas dont j’ai découvert la très belle sensibilité artistique et notamment photographique, à de simples individus comme cette collaboratrice de mon ancienne agence qui a récemment posté sur Facebook des sons qui m’ont mis sur le cul et fait découvrir en elle une chanteuse superbe que j'ignorais totalement. On gagne toujours à s'intéresser à autre chose qu'à l'évidence que l'on croit être le socle principal d'une personne. 
 
Certains appelleraient ça des suppléments d’âme. Je dis pour ma part que l’accumulation de ces petites choses sans importance, ces clins d’œil lancés comme des bouteilles à la mer, sont les nouveaux marqueurs de nos sociétés connectées. Ils sont bien plus importants qu’on ne le pense. Ils nous rapprochent les uns des autres sans jamais être intrusifs car nous avons toujours le choix de suivre ou ne pas suivre un individu. 

D'un point de vue professionnel, ces clins d'œil sont un moyen formidable pour les personnalités publiques, patrons, entrepreneurs, politiques, artistes, intellectuels,... d'enrichir leur propre réputation par des attributs d'images qui se révèleront très précieux. Ces touches apparemment sans importance permettront d'accéder à une meilleure visibilité et seront utiles pour nouer un lien d'affection solide avec le public. Ils seront les marche pieds d'une image riche, inspirante et attachante. 

Donc, méfions nous de nos mépris instinctifs guidés par les convenances d'un autre temps. L'essentiel n'est pas toujours là où on le croit. 

A suivre... ;-) 

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Commentaires articles

1.Posté par MICHOKO le 19/04/2014 09:18
Bonjour Christophe !

Je suis d'accord "le supplément d'âme" me semble nécessaire pour rendre ce nouveau mode de communication plus humain, moins aseptisé comme vous le dites.

Sommes-nous obligés, "pour faire bien",d'être toujours dans la pseudo-réflexion ? Est-on condamné à "je-me-prend-la-tête donc je suis" ? Cela pour faire parti d'un réseau social ?

Ceux qui dénoncent la futilité de certaines publications oublient la vraie vie. u[Peut-être ne perçoivent-'ils que le versant virtuel de cette communication ?]u

Je pense que la simplicité des petits bonheurs de la vie peut être partagée sans complexe si elle est faite dans le respect de l'intimité de chacun et surtout dans un équilibre judicieux entre le professionnalisme et le personnalisme !!!

2.Posté par Jean-Pascal le 22/04/2014 17:16
Il arrive quelque fois que je prépare des réponses à certains de tes billets qu'en définitive je ne poste pas
Je ne les poste pas car je ne vois pas l'intérêt de faire part de mon avis ou de mes réflexions à des gens que je ne connais pas sous prétexte qu'ils te lisent. Je choisi d'échanger avec toi pas avec eux
Ori il se trouve que quand il me prend l'envie de réagir, c'est avec toi que je souhaite confronter mon point de vue, te je ne fais donc pas, quel paradoxe. Pourtant même si je ne te connais pas bien, je pense que sauf à penser que tu es dans la manipulation schizophrénique depuis dix ans, il y a quand même quelques truc que je peux percevoir de toi après avoir lu tant de tes billets.
Or la façon dont tu évoques les réseaux sociaux fait que tu laisses à penser me semble t il qu'il ont tous le même usage. Or non seulement il y a par exemple un monde entre un FB et un Linked in d'une part, mais si on ajoute comme paramètre sa stratégie personnelle d'utilisation de ces media cela peut devenir un univers.
Je ne partage mon réseau linked in qu'avec les gens que je connais car mon réseau n'est fait que de gens que je connais sinon tout ceci n'est que de l'affichage et n'a aucune valeur.
Le problème n'est pas d'avoir des échanges de haute volée mais avec qui, les clins d'œil n'ont d'intérêt pour moi que si je les fait à mes amis.
Concernant les blogs je ne les inclue pas dans les RS, je les considère plutôt comme une source d'information sélectionnée. La aussi il y a amalgame car je ne pense pas qu'en lisant ton blog je puisse identifier que tu as la main verte, ou que ta progression golfique est chaotique et qu'il faudrait mettre tout ça en ordre.
Le supplément d'âme n'a de sens que si on a un minimum de proximité avec les âmes qui vous les procurent , même très trés éloigné.
C'est peut être pour cela que nous sommes désormais "Amis?" sur FB, peut être parce que un jour à l'occasion d'un mél que je t'ai envoyé tu m'as dédié une note qui nous a mis sur le chemin de cette proximité
Contrairement à toi la totalté de mes amis FB sont mes amis de chair et d'os, disons que tu es pour l'instant l'exception depuis que j'ai lu ta note. Contrairement à toi Ils sont peu nombreux car ils sont peu à utiliser cette forme de communication. Avec eux je bois je mange, j'écoute, je tente d'être le plus possible attentif et bienveillant, je refais le monde je ris et malheureusement je pleure aussi parfois
Ces lignes j'aurai d'ailleurs pu ou du te les envoyer par mél mais j'ai un peu de mal a ne pas réagir avec un peu de véhémence et d'intempestivité(pas sûr que ça se dise) quand il est question des RS ou plutôt des rs auxquels on donne un milliard de fois plus d'importance qu'il n'en ont réellement. Mais ca fait du buzz, ça occupe les esprit ou plutôt ça les éloigne... et dans l'intervalle ça fait du business sur de l'écume.
Je finirais par confirmer mon mépris pour les réseaux sociaux sans que cela soit guidé par une quelconque convenance
Même si parfois il peut y avoir des belles histoires, des petits scintillements qu'il faut savoir, ou avoir le temps de percevoir au milieu de ce fatras. Mais pour ça il faut être dans l'intention et prendre le temps quand la très grande majorité des acteurs de cet éco système sont dans le nombrilisme et le non intérêt pour l'autre
Bonnes Vacances

3.Posté par Bao le 24/04/2014 15:18
Très bien résumé ce sentiment que je ne parvenais pas à expliquer, ce petit "supplément" d'humanité qui compte tout autant que les grandes idées :)
Merci *wink*

4.Posté par gabrielle le 09/05/2014 10:14
Votre analyse si juste est partagée par les personnalités publiques, patrons, entrepreneurs, politiques, artistes, intellectuels avertis!

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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