Christophe Ginisty

Frigide Barjot, chronique d'un hasard médiatique invraisemblable


Rédigé le Dimanche 21 Avril 2013



Frigide Barjot, chronique d'un hasard médiatique invraisemblable
En cette journée où les opposants au mariage pour tous ont à nouveau battu le pavé et alors que leur « porte-parole », Frigide Barjot, annonce dans une interview à Corse Matin que son collectif présentera des candidats aux prochaines élections municipales dans les villes où les maires « n’ont pas joué le jeu », je voudrais revenir quelques instants sur celle qui a incarné l’opposition à cette réforme.
 
En termes de communication, la mise en avant de Frigide Barjot n’est pas du tout anodine. C’est même très révélateur de notre société.
 
Passons rapidement sur l’incongruité de son pseudo et sur l’énorme clin d’œil que représente le fait que l’opposante emblématique au mariage pour tous se fasse appeler « frigide » depuis des années. Passons aussi sur ces vidéos et ces photos qui circulent sur le net et qui tentent de la décrédibiliser complètement en lui ressortant de vieilles casseroles au ridicule indiscutable. Cela me fait sourire mais je ne suis pas client de ce type de déballage. 
 
L’important n’est pas là.
 
Ce qui doit nous interpeller est ailleurs. Frigide Barjot est une pure création médiatique.
 
Sans opérer le moindre jugement de valeur, nous devons nous rendre à l’évidence : Frigide Barjot n’est pas quelqu’un qui a émergé grâce à la puissance sa pensée et la pertinence de ces thèses. 
 
Comprenez-moi bien, je ne dis pas qu'elle soit idiote ou que ses idées ne soient pas étayées, je dis simplement qu'elle a été propulsée sur le devant de la scène par un concours de circonstances. 

La mécanique qui en a fait la porte parole du mouvement est une sorte de hasard qui s’est joué en deux temps.

Le premier temps est la chance provoquée par l’absence de leadership. L’UMP ne voulant pas assumer l’initiative d’une contestation qui aurait risqué de lui mettre l’électorat homosexuel durablement à dos (sans jeu de mot), les leaders naturels du parti d’opposition n’ont pas joué leur rôle et ont laissé la place vide. Aucun des « présidentiables » de 2017 du parti de droite n’a ainsi voulu, que ce soit à l’Assemblée Nationale ou dans la rue, porter la contestation sur sa personne.
 
Le deuxième temps est la recherche d’une personne qui a accès aux médias. Dans le milieu associatif ou politique, on recherche toujours quelqu’un qui va pouvoir connecter le mouvement aux médias nationaux. L’objectif n’est pas tant de faire émerger un porte-parole qu’une sorte d’attaché(e) de presse qui a ses entrées et qui va attirer les caméras et les micros. On se fout de savoir si cette personne est légitime ou non, pourvu qu’elle réussisse à « faire de la presse.»
 
Ces deux conditions étant réunies il n’en fallait pas plus pour qu’une candidate à la célébrité saute sur l’opportunité et s’empare du rôle.
 
Car l’émergence de Frigide Barjot sur le devant de la scène est une sorte de concours de circonstance, comme l’a rappelé Karz Zéro dans la lettre ouverte écrite à sa belle-sœur :
 
« ... je me suis rassuré, pensant qu'il s'agissait d'une posture, et que comme tu avais rêvé d'être une artiste, ce mouvement serait pour toi une rampe de lancement. J'ai constaté avec quelle volonté, quel acharnement et quelle abnégation tu t'es hissée au statut de princesse du Breaking News... Tu tombais à point nommé pour être le mégaphone d'une Eglise Catholique aphone depuis belle lurette. Pas certain que tous les curés et que toutes leurs ouailles soient contre ce mariage civil pour tous, mais pour une fois au moins, on les entendait. Tu as donc requinqué des millions de cathos déboussolés qui se sont échappés de "la Vie est un Long Fleuve Tranquille" pour envahir les rues à ton appel, poussettes en tête, le temps d'une première manif. "Jusqu'ici tout va bien", comme disait la baseline de "La Haine". Ton collectif avait pris soin de se démarquer clairement de Civitas et d'éventuelles "racailles" identitaires issues des "cités" de Neuilly.»
 
Ce qui est spectaculaire dans cette histoire c'est que celle qui rêvait d'être sur le devant de la scène — et qui a réussi à l'être — semble totalement dépassée par la créature médiatique qu'elle a créée. 

En quoi son histoire est-elle intéressante pour ceux qui s'intéressent comme moi au décryptage de l'actualité sous l'angle de la communication ? Tout simplement parce que c'est révélateur de notre époque et annonciateur de l'échec de cette contestation. 

Révélateur de notre époque car nous avons ici une illustration, dans notre société hyper-médiatique, que l'actualité peut faire naître des "créatures" de manière presque artificelle et dont les attributs sont entièrement reliés à la forme et déconnectés du fond. 

Annonciateur de l'échec de cette contestation car ce leadership est globalement grotesque, barjot pour reprendre le sens de son patronyme. Que les opposants au mariage pour tous en soient bien conscients, cette égérie n'a jamais été de nature à faire triompher leur cause. Si un vrai leader avait émergé de ce combat, il aurait pu en être autrement. 

L'omniprésence de Frigide Barjot nous montre finalement les limites du médiatique sur l'idéologique. 

La leçon à tirer de cet épisode est que rien n'est plus essentiel que de choisir son porte-parole avec le plus grand soin. Quand on se lance dans un combat de ce type, il faut aller au-delà de la facilité et rechercher quelqu'un qui va pouvoir incarner le mouvement dans toute sa profondeur. 

Il ne suffit pas d'avoir accès aux médias pour changer l'opinion. Il faut projeter une image puissante qui puise sa force dans la maîtrise totale du fond et dans la capacité à incarner les idées plutôt que de les représenter. 

Un porte-parole n'est pas et ne doit jamais être un VRP du discours, il doit être LE discours. 

A suivre...

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Commentaires articles

1.Posté par Ch. Romain le 21/04/2013 23:47
Analyse bien superficielle.

Passons sur le fait que "Frigide Barjot" s'appelait déjà "Frigide" bien longtemps avant de se préoccuper de mariage, qu'il soit homo ou hétéro.

"Nous avons ici une illustration, dans notre société hyper-médiatique, que l'actualité peut faire naître des "créatures" de manière presque artificielle et dont les attributs sont entièrement reliés à la forme et déconnectés du fond." Oui, et depuis quand est-ce un scoop ? Depuis quand est-ce une nouveauté ? Il en est ainsi depuis au moins les années 80 et la "star-strategy" théorisée par Jacques Séguéla : qu'importe le fond, qu'importe le sens, c'est le spectacle qui compte. Cette vérité pressentie dès 1967 par Guy Debord ou par Baudrillard a été largement illustrée depuis par la pub (on jette une Citroën dans l'eau depuis un porte-avion, ça ne signifie rien mais quelle image !), par l'événementiel (le défilé de Goude pour la commémoration de 1789 n'était qu'un ramassis d'images sans aucun sens, simplement destinées à marquer) et par le show-biz (qu'est-ce que Lady Gaga, sinon une super Frigide Barjot à l'échelle mondiale ?).

"Annonciateur de l'échec de cette contestation car ce leadership est globalement grotesque". Pourquoi l'échec ? Cette contestation se savait d'avance plus ou moins vouée à l'échec, si l'on considère comme un échec le fait de ne pas faire annuler le projet de loi. Mais succès, si l'on considère que l'objectif était d'empêcher ce projet de loi de passer dans la discrétion, le consensus mou et l'apathie générale, comme c'est hélas le cas pour d'autres projets qui mériteraient d'être âprement discutés ou même combattus (celui sur le paiement de la réutilisation des semences, par exemple, qui vient d'être voté droite et gauche confondues dans l'indifférence générale). Donc, si l'on se dit que l'objectif de cette contestation était de manifester une opposition forte et résolue (à tort ou à raison, c'est un autre débat), alors on ne peut pas nier le succès. Et le succès obtenu par des moyens médiatiques, en jouant le jeu des médias contre les médias - car quasiment tous les médias ont pris les armes d'une façon ou d'une autre contre ce mouvement "anti".

Ainsi donc, loin d'être un échec dû à une porte-parole déconnectée du discours lui-même, le mouvement "anti mariage gay" a réussi à fédérer dans toute la France et à se faire entendre, en employant justement les armes du système spectaculaire lui-même. Tout se joue au niveau des médias et du symbole, y compris la médiatisatio via Facebook puis les télés d'une agression homophobe. Le débat a quitté depuis belle lurette le terrain du réel pour se jouer dans celui du symbolique. C'est d'ailleurs ce qui le rend si difficile à gérer.

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