Christophe Ginisty

Intervention au Mali : peut-on encore faire la guerre sans communiquer ?


Rédigé le Mardi 22 Janvier 2013



Intervention au Mali : peut-on encore faire la guerre sans communiquer ?
Le déclenchement de la guerre au Mali est selon moi la plus forte illustration du style François Hollande dans la gestion des affaires de l’état depuis son arrivée au pouvoir et c’est sans doute l’un des épisodes qui permettent de mieux comprendre son fonctionnement et surtout sa manière de communiquer. Ou pas.
 
Sans trop chercher à caricaturer, si Nicolas Sarkozy était encore au pouvoir et en dehors de toute considération politique, les choses ne se seraient certainement pas passées de la même manière.
 
Avant de donner le feu vert aux avions Rafale d’entrer en scène, nous aurions eu droit à un show médiatique rythmé à cent à l’heure. Il y aurait eu une déclaration solennelle, des voyages express dans les capitales amies, un tour du monde des alliés potentiels à bord du super avion présidentiel, ainsi que des appels tonitruents pour la convocation immédiate d’un G8, G20, G-ce-que-vous-voulez.
 
L’ancien président de la République aurait fait de la communication avant de lancer les opérations. Soit pour amplifier l’intensité dramatique de la situation, soit pour instaurer les conditions de son propre panache. Quel que soit l’enjeu, il aurait communiqué.
 
Pire, le commandement des opérations aurait hébergé une équipe de TF1 « infiltrée » afin de suivre en temps réel et avec force d’images et de commentaires la nouvelle croisade présidentielle.
 
Au lieu de cela, qu’avons-nous eu avec François Hollande ?
 
Encore une fois, je vous invite à mettre vos convictions politiques de côté car cette note s’intéresse à la dimension communication de la séquence.
 
Avec François Hollande, nous avons l'action sans déclarations, fruit d’une décision rapide d’intervenir pour empêcher les islamistes de continuer leur progression pour la conquête du pays.
 
Pas ou peu d’image, pas d’équipe infiltrée et des correspondants qui essayent de faire de leur mieux pour informer les français.

A contre courant du monde médiatique dans lequel nous vivons qui regorge d'informations et qui transforme chaque événement en un gigantesque "live-tweet" planétaire repris en boucle par les chaînes d'information en continu, la guerre décidée par François Hollande est un monument de discrétion [ou de censure, suivant le point de vue que l'on souhaite adopter].

Du coup, les journalistes s’étonnent et se plaignent de devoir commenter une guerre qui ne s’est pas embarrassée de les inviter aux premières loges.
 
L’association Reporters sans frontières (RSF) décrit ainsi la situation : « Contraints de respecter les consignes militaires qui les tiennent éloignés des terrains d’opération en les empêchant de dépasser la ville de Ségou, les médias internationaux et locaux ont qualifié le début de ce conflit de "guerre à huis clos". Les autorités françaises et maliennes empêchent l’accès des journalistes à moins de 100 km des zones de combat.
 
La collecte d’information est rendue particulièrement difficile à Gao, où les réseaux de téléphonies ont été coupés en début de semaine, empêchant tout échange entre la population, les journalistes locaux et le reste du monde »
 
Et de lancer un appel aux autorités militaires Françaises et Maliennes :
 
« En période de conflit, c’est aux journalistes et à leurs médias, et non aux militaires, de déterminer les risques qu’ils sont prêts à prendre dans la collecte de l’information", a déclaré Reporters sans frontières. "Il est impératif que les journalistes soient libres de vérifier par eux-mêmes la situation sur le terrain sans se contenter des informations délivrées par les autorités des pays impliqués dans le conflit, en particulier lorsque les premières accusations d’exactions commises par des militaires surviennent. La situation actuelle représente une grave entrave à l’exercice de leurs fonctions".
 
"Certains journalistes ont pu être “embarqués” avec des troupes, ce qui constitue une manière de couvrir le conflit. Elle ne saurait cependant pas être le seul moyen de rapporter les faits entourant l’intervention militaire. Le public ne peut se satisfaire des informations et images récoltées sous contrôle militaire ou directement transmises par l’armée", a précisé l’organisation.

 
Evidemment dans une guerre on est au moins deux et les islamistes pourchassés par la France tentent de profiter du fait que cette dernière communique peu pour tenter de gagner la guerre de l’opinion sur les réseaux sociaux. C’est ce que tente en tout cas de démontrer cet article sur le site du magazine Jeune Afrique :
 
« La guerre au Mali se joue sur le terrain. Mais pas seulement. Les islamistes radicaux ont en effet compris tout l’intérêt qu’il pouvait avoir à prolonger la lutte sur Internet, notamment sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, Ansar Eddine commence à répondre à la communication de l’armée française et de la présidence malienne. Son modèle : les islamistes Shebab en Somalie, qui font figure de précurseurs en la matière »
 
Vendredi dernier, Maurice Szafran de Marianne et Carl Meeus du Figaro Magazine débattaient à l'antenne de France Info de cette question.

"Depuis quelques années, il y a une véritable imbrication entre la communication et  les militaires, notamment français" rappelle Maurice Szafran. "Et au Mali, les Français et les journalistes ne savent que ce que les militaires veulent bien que nous sachions. Quant à l'Algérie, il n'y a aucune surprise : les Autorités ont toujours fait comme ça : il n'était pas question de céder quoique ce soit au groupe qui avait pris ce centre gazier" distingue le patron de Marianne .

"A une époque il y avait quand même des journalistes ''embarqués" au sein des troupes armées" rappelle Carl Meeus. "Certes, on n'avait qu'un point de vue, contrôlé par l'armée mais on avait quelques images. Aujourd'hui, on a des journalistes "empêchés" pourrait-on dire. Ce qui interroge, c'est qu'on a d'un côté l'armée et l'Elysée qui contrôlent la communication avec très peu d'images et de l'autre (Rebelles islamistes et Aqmi), qui donne beaucoup d'images !"

Quel est finalement l’enjeu de cette bataille de communication ?
 
De part et d’autre, l’enjeu de la non-communication ou de la sur-communication est l’émotion de l’opinion publique. C’est un enjeu majeur.
 
Du côté français, on mise sur le fait que le peu d’images permettra de minimiser l’intensité dramatique de cette séquence guerrière et que les français garderont suffisamment de distance avec l’épouvantable réalité d’un terrain guerrier pour ne pas s’en inquiéter. A l’Elysée, on fait le pari de la rapidité, de l’efficacité et de la cause juste qui n’est pas matière à débat.
 
Du côté islamiste, l’enjeu est inverse mais tout aussi émotionnel avec l’objectif de sensibiliser d’autres peuples tout aussi radicaux à leur cause. Pour y parvenir, il faut exister et amplifier le volume des conversations et se servir de la puissance virale du web.
 
On le voit bien, la communication est une composante essentielle d’une telle opération.
 
Pour un chef d’état de pays occidental et démocratique, François Hollande innove d’une certaine manière en limitant au maximum les canaux d’information, très loin des guerres spectacles auxquelles nos amis américains nous avaient habitués depuis la première guerre du Golfe (1990) et l’intervention des US-Marines en Somalie (1992).
 
Finalement, il fait un pari audacieux dont le succès ne dépend que d’une chose : le temps.
 
Si le Président français parvient à la victoire dans les toutes prochaines semaines, il en ressortira auréolé de l’image du chef de guerre efficace et sa stature internationale sera considérablement renforcée — et pas qu’en Afrique.
 
S’il échoue ou si la France s’enlise dans un conflit trop long, on lui reprochera ce manque de communication en faisant passer cette attitude confinée pour de l’amateurisme coupable. 
 
A suivre…

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Commentaires articles

1.Posté par olivier le 22/01/2013 18:23
Il paraitrait que dans le cas du Mali, la discrétion était primordiale d'un point de vue purement militaire.

Que les journalistes "reprochent" c'est leur job. Borloo a souligné récemment l'importance de la discrétion média dans cette affaire et s'est rangé du coté "hollande communication". Idem sur le plateau de Calvi, les intervenants semblaient plutôt partager la stratégie de discrétion...

Si je suis bien d'accord avec ta conclusion "politique" sur les conséquences pour le pouvoir en place, je suis heureux de savoir que l'on privilégie l'efficacité militaire à la communication électoraliste... D'un point de vue purement communication il va être intéressant de voir la suite... si ça se trouve tout est prévu...ou pas

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