Le web citoyen en débat : la génération Y ne se rend-elle compte de rien ?


Rédigé le Mardi 30 Octobre 2012


Le web citoyen en débat : la génération Y ne se rend-elle compte de rien ?
Hier soir se tenait une soirée débat que l’association WebDiversity que je préside avait le plaisir de co-organiser avec la Maison des métallos de la Ville de Paris. Près de 70 personnes répondirent présent à l’appel et la soirée, rythmée par les interventions de Thierry Crouzet (1) et Thierry Vedel fut, je le crois, d’un très bon niveau.

Je ne vais pas en faire ce matin l’exégèse tant il est difficile de résumer ce qui s’est dit pendant deux heures au fil des échanges avec la salle mais un moment m’a tout particulièrement intéressé.

Une jeune femme de l’assistance prit en début de débat la parole pour apporter un commentaire. Elle dit à peu près ceci :

« Bien écoutez, ce soir, j’ai appris quelque chose. J’ai appris que des gens avaient cru que le web leur permettrait de changer le monde et qu’ils avaient nourri de l’espoir autour de cette promesse. J’en suis très étonnée car, pour moi, le web n’est rien d’autre qu’un outil et je ne comprends pas bien cette espérance.»

Cette intervention fut pour moi une révélation.

Cette jeune femme qui, à vue de nez, était dans sa vingtaine (et pardon si je me trompe) venait sans le savoir de m’apporter la réponse à une question que je me posais depuis longtemps : « pourquoi les jeunes n’utilisent pas plus que ça le web pour faire entendre leur voix dans la cité et pourquoi n’en font-ils pas un territoire de revendication plus véhément ?»

Digne représentante de la fameuse « génération Y » (2), cette jeune femme ne mesurait certainement pas le potentiel du réseau pour l’avoir toujours connu dans son environnement quotidien.

Et je me dis finalement que nous qui sommes d’une autre génération (X), nous qui avions connu le monde avant le web, nous qui l’avons vu éclore et se répandre dans presque toutes les couches de la société, nous sommes peut-être plus à même d’en appréhender l’incroyable potentiel. Un peu comme quelqu’un qui a connu la faim et qui apprécie d’autant plus les plaisirs simples de la satiété.

Alors il me revient ces phrases des anciens, ceux qui avaient connu la guerre et qui nous interpellaient pour que nous respections le seul privilège de disposer d’une nourriture élémentaire symbolisée par un simple morceau de pain.

Bien sûr, il faut se garder de faire des généralités abusives et cette jeune femme n’a revendiqué hier soir aucun statut représentatif de sa génération et n’a parlé qu’en son nom.

Malgré cela, je crois qu’il y a peut-être là une piste de réflexion.

Nous qui avons connu les temps de disette médiatique, enfants de la télé et presque uniquement de la télé, nous qui n’avions pas la possibilité de nous exprimer et d’être entendus autrement que de manière confidentielle, nous qui n’avions aucune chance de pouvoir interagir directement avec les tenants du pouvoir politique, nous savons à quel point le web citoyen fut générateur d’espoir insensés.

Nos enfants le savent peut-être moins.

Et c’est vrai que quand je vois mes filles aînées dans leur relation avec le web, je réalise qu’elles ne se posent presque jamais la question du potentiel intrinsèque de cette révolution citoyenne. Elles ne voient pas Internet sous cet angle.

Elles le prennent effectivement comme un outil leur permettant de rester connectées avec leur tribu, de dialoguer avec leurs parents à distance (et accessoirement de lire le blog de papa), de chercher de la matière pour alimenter un devoir de classe, de visionner la vidéo de leur série préférée,…

Même si je conçois qu’elles appartiennent à un milieu privilégié non nécessairement représentatif de la population mondiale, leur utilisation du réseau est très utilitaire car il est devenu une commodité, au même titre que l’électricité ou l’eau courante dans la maison.

La promesse primaire – presque primitive – qui a émerveillé les gens de ma génération a disparu au profit de la conscience de l’usage immédiat.

Et c’est peut-être là qu’il faut rechercher la réponse à la question que nous posions hier : le web citoyen tel que nous l’avons rêvé est-il une grande illusion ? Nos rêves de révolutions citoyennes sont-ils enfouis dans la banalité ?

Je n’ai pas la réponse à ces questions que je laisse ouvertes pour le moment.

Pour aller plus loin :

(1) Point introductif de Thierry Crouzet
(2) A propos de la génération Y


               Partager Partager

Christophe Ginisty
Notez

Commentaires articles

1.Posté par Jourdan le 30/10/2012 20:55
Après avoir participé à cette passionnante soirée, un constat presque simpliste s'impose à mes yeux, un constat qui est lourd de signification, presque symptomatique du fonctionnement de nos sociétés démocratiques occidentales : le web paraît subir un phénomène de centralisation de ses moyens et il engendre a contrario un appauvrissement de ses contenus citoyens. Les blogs politiques dans le monde subissent une baisse notable de leur fréquentation. Peu demandeuse de web citoyen, la génération Y née à partir des années 1980 a t'elle ainsi perdu le sens critique de ses aînés ? C'est plus que probable. Sans vouloir dresser un constat de carence sur les sociétés numériques du XXIe siècle, il me semble toutefois que l'utilitarisme anglo-saxon a une fois de plus remporté de nouvelles positions dominantes sur des marchés porteurs ; les concepteurs et les annonceurs du web ont largement multiplié des applications séduisantes dans bien des secteurs touchant la vie privée de la génération Y, Finalement, le web citoyen, c'était peu être un peu "le passager clandestin" du web mondial, un "passager clandestin" que l'on sanctionne aujourd'hui durement en le vouant à une certaine inanition. Le web citoyen va t'il devenir une jachère numérique ? Sans vouloir jouer aux prophètes de mauvais augure, c'est tout à fait possible. Le web citoyen a été élaboré par des générations éduquées au sens critique des livres; leur point fort, c'est qu'elles savaient maîtriser les techniques d'argumentation et de contre-argumentation, rendant ainsi le fil de la discussion souvent sympathique voire captivant sur bien des blogs, mais les générations suivantes n'ont pas repris ce beau flambeau du débat politique.

2.Posté par Simon Tripnaux le 31/10/2012 12:36
Cela dit le public en recherche d'un certain type de contenus n'est plus le même non plus. Le désengagement citoyen est l'une des armes les plus utilisées par les marchands en tous genres pour utiliser plus facilement le "temps de cerveau disponible" pour des conceptions alternatives d'un genre nouveau : "avec ou sans adoucissant ?" par exemple ... Le web quant à lui est conforme à notre société, il en est le reflet : il y gronde la révolution de ceux qui ne sont pas intoxiqués par la morosité ambiante, masquée par une très grande couche de sites commerciaux. La course vers le web marchand est d'ailleurs le même symptôme : des gens se lancent dans l'e-commerce dans l'espoir d'en vivre, à l'image de notre crise économique sans précédent. Le commerce pollue tous les espaces, et la peur plane partout.

3.Posté par Glyph le 12/01/2013 16:24
Faisant partie de ce que vous appelez "génération Y", je me propose d'ajouter simplement que citoyen actif et usage immédiat ne sont pas antinomiques. Comme dirait le futorologue Joël de Rosnay, nous passons dans une société fluide. Vous, "génération X", et nous, "génération Y", afin que nous surfions tous ensemble sur la vague de l'e-politique, il nous faudra compter sur la gamification de l'espace politique. Aucune solution n'est à ce jour pertinente. A vous comme à nous de persévérer notre effort d'intelligence collective dans ce projet

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter


Dans la même rubrique :
1 2 3

Citoyenneté | PERSO | Libertés | Communication | WebDiversity | Culture