Christophe Ginisty

Les 4 raisons pour lesquelles l’explosion de la bulle du web social est inévitable


Rédigé le Jeudi 18 Juin 2015



Je sais qu’il est de bon ton de prévoir dans les dîners en ville l’explosion d’une nouvelle bulle Internet, de disserter sur le fait que les valorisations de certains acteurs du net est ahurissante et artificielle, que ça ne peut pas durer comme ça, que de toute manière, on l’a bien vu en 2001… Mouais, sauf que les choses ne sont pas si simples et qu’on ne peut pas faire d’analyse « au doigt mouillé » et que les conditions actuelles n’ont absolument rien à voir avec celles dans lesquelles nous nous trouvions il y a 14 ans (déjà !).
 
Si je crois que nous sommes à quelques mois (années) de l’explosion d’une nouvelle bulle Internet, ce n’est ni par cynisme ni par goût pour les oiseaux de mauvais augure, mais pour 4 raisons essentielles que j’aimerais partager avec vous.
 
La foule n’est pas une valeur tangible
Qu’est-ce qui justifie que Facebook, Instagram, Whatsapp atteignent ces niveaux de valorisation des dizaines de fois supérieures aux vieux industriels ou sociétés de service de l’économie dite traditionnelle ? Tout simplement le fait que des millions (milliards ?) d’utilisateurs à travers le monde s’y connectent et les utilisent quotidiennement. Vous êtes, nous sommes les principales unités de valeur de ces entreprises. Elles ne font pas toutes du chiffre d’affaires mais sont au contact de ces foules connectées, passionnées et accros. 
 
L’utilisation massive est la clé de la valorisation démente des acteurs de cette économie du web social et, peu importe que le chiffre d’affaires se compte en quelques petits millions de dollars, c’est le nombre d’utilisateurs qui est le véritable curseur car ce nombre va générer de la donnée et du point de contact, deux paramètres clés du marché publicitaire. C’est un modèle bizarre où les clients ne payent pas mais accèdent gratuitement à un service financé par des tiers.

Or, ce modèle ne peut durer qu’un temps, les financiers de cette économie ne sont pas des philanthropes et sans retour sur investissement, ils couperont les vannes des liquidités pour aller investir ailleurs.
 
On le voit actuellement avec la crise que traverse Twitter dont le patron vient de démissionner. Ils ont beau être l’une des solutions les plus emblématiques du monde des médias, de l’influence et des réseaux sociaux, il faut générer du revenu à la fin de la journée. Des exemples d’acteurs qui essayent de se développer sur l’unique promesse d’une appropriation par des millions d’individus ne manquent pas. On peut en citer des dizaines, de Tinder à Snapchat en passant par Periscope, Shazam ou encore Viadeo en France qui n’est pas loin du dépôt du bilan, si vous voulez mon avis.   
 
La publicité est devenue une pollution
Je viens de l’évoquer, le web social s’est développé sur un triptyque : un service gratuit, le plus grand nombre d’utilisateurs possible et des annonceurs attirés par la foule, sa puissance virale et son influence positive. Pour que ce système soit pérenne, il faut que la proposition commerciale de ces derniers soit acceptée par les utilisateurs et produise des résultats mesurables.
 
Or, il faut bien l’avouer, la publicité sur le web est une pollution et une contrainte. Devoir visionner un film de 30 secondes (quand ce n’est pas deux) avant d’avoir accès au contenu que l’on a choisi sur Youtube est une agression, du moins est-ce ainsi que je le ressens. De même, supporter une publicité en plein écran pour avoir le droit de lire un article du Parisien ou autre, est une entrave à la liberté de surfer.
 
On me rétorquera que je suis bien content d’avoir accès gratuitement à ce contenu et qu’il faut bien que quelqu’un paye l’addition. C’est vrai sur le principe mais ces dispositifs m’insupportent et d’aussi loin que je me souvienne, je ne crois pas avoir une seule fois cliqué sur la moindre bannière ainsi imposée.
 
Je suis convaincu que ce gavage forcé de messages publicitaires va conduire les internautes à rejeter massivement cette façon de communiquer. À terme, des technologies permettront facilement de zapper tout ça, privant ces annonceurs de retour sur investissement et provoquant l’assèchement du revenu des plateformes de seconde zone (seuls les leaders s’en sortiront).
 
Les individus vont reprendre la main sur les plateformes
On parle beaucoup en ce moment de "l’ubérisation" de la société, de l’économie collaborative et de ce phénomène planétaire derrière lequel s’activent les Uber, BlaBlaCar, AirB&B pour ne citer que les plus emblématiques. S’il est dans un premier temps très réjouissant de voir se développer une forme de solidarité basée sur la confiance et le désir de nouveaux liens sociaux, il faut aussi se rendre à l’évidence : seuls les propriétaires de ces plateformes (et leurs investisseurs) s’en mettent plein les poches… et ce, sur le travail des autres.
 
J’écoutais récemment l’un des managers de Blablaccar pour l’Europe lors du dernier OuiShareFest. Il présentait son modèle, ses succès et tenait à rappeler : « Avec notre service, les conducteurs qui accueillent des candidats au covoiturage pour un trajet quelconque ne gagnent pas d’argent. Tout au plus peuvent-ils en économiser un peu par rapport à ce qu’ils auraient dépensé s’ils avaient voyagé tout seuls.» J’avais franchement envie de lui demander s’il était heureux de ce constat et s’il était prêt, lui aussi, à travailler sans gagner de l’argent et juste de tolérer d’en perdre un peu moins.
 
Pour certains, ces plateformes gigantesques sont les inventeurs d’un esclavagisme en mode 2.0. Je n’irais pas jusque là mais je prévois néanmoins que les utilisateurs vont un jour cesser de jouer le jeu avec ces règles et créer d’autres modèles plus équitables où les revenus seront distribués différemment. Ce jour là provoquera la fin brutale de certains acteurs pourtant valorisés des milliards.
 
L'inconsistence des « entrepreneurs jackpot »
Bon, je sais que ce dernier point va vous sembler venir d’un « ancien combattant » mais je regrette souvent que les entrepreneurs du web social aient moins envie de changer le monde et œuvrer durablement à la croissance de leur business que de faire un coup rapide en revendant le plus vite possible leur start’up à des géants du net. L’appât du gain rapide est un moteur qui semble avoir supplanté la notion de projet d’entreprise.
 
Il faut dire que la tentation est grande. Quand on voit que des équipes n’ont pas eu à attendre 5 ans et le développement durable de leur chiffre d’affaires pour toucher les centaines de millions de dollars d’un Facebook ou d’un Google, on comprend que ces entrepreneurs rêvent de la même aventure. C’est humain mais, du point de vue de la soutenabilité du modèle, c’est très fragile.
 
Mis à part quelques exemples notables comme Phil Libin d’Evernote qui a toujours clamé que son entreprise avait été créée pour durer 100 ans et plus, le plupart des patrons du web que j’ai rencontrés dans ma vie (et croyez-moi, j’en ai rencontrés beaucoup) vont souvent au bureau comme on va au Casino, dans l’espoir de tomber sur la quinte flush de l’acquisition expresse, celle qui valorise des milliers de fois ou plus un chiffre d’affaire dérisoire.

Dopés par leurs investisseurs qui croisent les doigts pour faire partie de l'aventure, leur urgence est de valoriser la boite au plus vite au détriment du développement des fondamentaux. Je ne critique pas car chacun est libre de poursuivre ses rêves. Je dis seulement que cet état d’esprit n’est pas propice à la solidité d’un système.  
 
Pour ces quatre raisons, j'ai acquis la conviction que nous étions à l'aube de l'éclatement d'une bulle. Très franchement, cela n'a rien pour me réjouir car de nombreuses personnes ont beaucoup à perdre dans l'éventualité d'un tel scenario. Mais je crois que c'est assez inévitable. 

A suivre... 

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Commentaires articles

1.Posté par Jean pascal le 20/06/2015 11:26
Ça fait du bien de lire ça. Je pense que entre la finance qui crée de la richesse sans créer de valeur, donc qui ne finance pas l'économie, et quand elle la finance parie à court terme sur des valorisation qui ne reposent sur rien de mesurable mais sur des hypothétiques modèles qui apparaitraient à posteriori miraculeusement?!,,
La nature a horreur du vide, je pense moi aussi recalage va être violent, et les pigeons seront toujours les mêmes

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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