Christophe Ginisty

Lynchage de Sophia Aram ou la nécessité de ne pas donner trop d'importance au web


Rédigé le Mardi 24 Septembre 2013



Lynchage de Sophia Aram ou la nécessité de ne pas donner trop d'importance au web
C'est le sujet dont tout le monde parle dans le microcosme des médias et de la communication, le lynchage absolument sordide dont est victime Sophia Aram à l'occasion du lancement de sa nouvelle émission de télévision. 

Autant le préciser tout de suite pour la clarté du propos, je n'ai aucun avis sur l'émission en question car je n'ai pas eu le loisir de la regarder. Mais j'ai lu certains propos et je trouve ces attaques tout à fait indignes car gratuites, cruelles et exprimées avec la volonté manifeste de faire mal. 

Je partage à ce titre la colère de Renaud Revel qui, dans une note énervée sur son blog, rappelle : "De mémoire, jamais un animateur n’aura été aussi vite karcherisé. Et c’est là l’un des épouvantables travers de cette époque: l’immédiateté d’Internet invite à la surenchère et à tous les excès. L’on dresse ainsi chaque jour des potences sur les réseaux sociaux. Et chacun d’y aller de bon cœur. Twitter et Facebook sont devenus des cloaques où des procureurs à la petite semaine administrent des sentences. Dans un grand élan de confraternité qui vous arrache une larme, le métier se déchaine sur celle qui est devenue un objet de défoulement. Et personne ne s’offusque de la violence, de la médiocrité, de ces attaques."

Bien si, justement, je m'en offusque. 

Mais au-delà du sujet de fond, cet épisode doit nous aider à comprendre un truc fondamental en matière de réputation et de réseaux sociaux : le vacarme du web est trompeur, il faut savoir l'écouter et s'en détacher pour le comprendre.

Internet n'est pas seulement ce formidable espace où la vitalité de l'information nous enrichit, ce n'est pas non plus seulement la plateforme permettant de créer de nouveaux liens sociaux, c'est aussi parfois un terrain de jeu, un défouloir, un champ de bataille où les internautes confortablement installés derrière leur écran pensent que tous les coups sont permis. 

Sophia Aram est la cible d'un mauvais jeu — ce que l'on appelle un phénomène de "gamification" sur la toile — où il devenu de bon ton de la descendre. 

Je parierais n'importe quoi sur le fait que moins d'un dixième de ceux qui la criblent de mots orduriers a vu son émission dans son intégralité. Voir quelques minutes de celles-ci. 

Il ne faut surtout pas que Sophia Aram ou les dirigeants de France 2 prennent cette avalanche de critiques pour argent comptant. Il faut qu'ils comprennent que tout ceci est un jeu macabre qui obéit à une mécanique propre aux phénomènes de buzz. C'est un "bad-buzz" spontané, une auto-combustion du web comme il en a existé de nombreuses par le passé et je pense notamment à la campagne de dénigrement contre Julien Dray qui avait poussé Séguéla à dire sur le plateau de Ruquier que le "web est la plus grande saloperie inventée par l'homme."

Ce n'est pas le web qui est une saloperie, c'est parfois l'homme lui-même. 

Il est impératif de connaître le web pour ne pas s'émouvoir d'un tel déferlement. L'expression de certains sur Internet est d'une cruauté parfois aveugle et ce qui flotte à la surface est parfois nauséabond comme c'est le cas aujourd'hui. Mais c'est une cruauté artificielle et non représentative de la diversité de l'opinion.

La question que l'on peut alors se poser est : pourquoi Sophia Aram ? 

Les gens aiment se concentrer sur des boucs émissaires et les plus exposés sont évidemment ceux qui occupent des rôles vedettes dans les médias. France 2 a lancé avec beaucoup de com ce programme présenté comme stratégique pour l'audience et la personnalité de chroniqueuse comique de la présentatrice qui sévit sur France Inter depuis un moment a sans doute clivé autant qu'il a suscité de l'intérêt. 

L'excès de promesse génère un excès d'attention. 

C'est pas de chance, c'est tombé sur elle. C'est extrêmement violent mais cela ne durera pas. Demain, ce tsunami ordurier s'attaquera à un autre personnage, "c'est le jeu ma pauvre Lucette !" et cette petite partie du web hurlant se trouvera une autre victime pour exprimer sa cruauté. Il faut nous y faire car nous allons vivre avec. 

Ne tombons pas pour autant dans la panique. Le web, c'est ça, mais ce n'est pas que ça, loin là !

D'où l'impérieuse nécessité de mettre en place des outils professionnels qui permettent d'écouter le web pour mieux le comprendre. C'est le tout premier conseil que je donne à mes clients quand ils me parlent de la nécessité de gérer leur réputation sur Internet. C'est aussi la seule solution pour prendre de la hauteur, ne pas céder à la panique et déceler ce qui mérite de l'être. 

Pour finir, je voudrais envoyer un vrai message de sympathie et de soutien à Sophia Aram. Je ne la connais pas personnellement et je n'ai pas vu son émission mais je mesure que ce qu'elle vit doit être très dur. Elle doit tenir bon et si j'ai un conseil à lui donner, elle doit s'extraire très vite d'Internet pour quelques temps. 

A suivre... 

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Commentaires articles

1.Posté par stef le 24/09/2013 14:57
je n'ai pas vu son émission mais merci pour votre note qui remet les pendules à l'heure et que je ne vais pas hésiter à partager sur mon mur! :)
il faudrait plus de personnes comme vous!

2.Posté par Thinkman le 24/09/2013 16:32
Article intéressant, qui a le mérite d'inviter à distinguer l'écume passagère de la réalité du mouvement des grands fonds...

Toutefois, les conseils délivrés ne valent que pour France 2 et sa protégée (du moins, qui l'est encore à l'heure où j'écris ces lignes). Il n'en reste pas moins que le vacarme du grand défouloir est de plus en plus audible, dans la mesure où il est repris à l'envie par les médias mainstream, qui recyclent opportunément le bruit en information.

Une fois le cercle bouclé, pour le plus grand nombre, cela devient un fait : l'émission de Sophia Aram est vraiment pourrie.

C'est justement sur ce processus que tablent certains pour instiller des idées souvent détestables, et les exemples récents de la catastrophe de Brétigny-sur-Orge et du bijoutier de Nice en fournissent d'autres illustrations. Sophia Aram est l'une des bêtes noires du Front national depuis sa passe d'armes avec Marine Le Pen sur l'antenne de France Inter il y a quelques mois. Elle est d'ailleurs l'objet d'un "bashing" (le mot est faible) régulier sur différentes plateformes du web.

Alors oui, le web n'est pas une saloperie. Mais c'est tout de même devenu un sacré porte-voix pour les salopards.

3.Posté par Christophe Ginisty le 24/09/2013 16:45
Thinkman -> Je suis d'accord avec votre conclusion.

4.Posté par BOSSERT NINA le 25/09/2013 09:28
Cette émission qui remplace ONDAR, (que j'appréciais beaucoup), m'a de suite énervée par le comportement excessif de l'animatrice, elle en fait trop, parle trop fort, elle veut être drôle mais n'en a pas la classe, je n'arrive pas à être captivée et je me suis demandée pourquoi et la raison est celle énumérée ci-dessus, je la trouve sympathique, voulant bien faire, l'important est qu'une émission passionne de suite et là ce n'est pas le cas, je ne juge jamais de suite et laisse du temps au temps, je la regarde depuis le début, mais là pas moyen, ce n'est que mon avis de chef d'entreprise ...

5.Posté par Victor Ego le 25/09/2013 14:20
Moui ... En gros un article qui dit "je réagis à ce que je vois sur le web, mais il ne faut pas prendre le web pour argent comptant".
OK.

Le fait est que les personnages médiatiques aujourd'hui jouissent autant que pâtissent de l'écho des réseaux sociaux qui leur est donné. La nouvelle émission de Sophia Aram, peu l'ont vue, mais beaucoup en ont entendu parler. En mal, certes, mais est-ce vraiment démérité ? Là n'est pas la question, OK.
L'insulte n'est jamais tolérable, ça je comprends bien. Ceci dit, participer au nivellement par le bas de l'offre médiatique implique ce risque numérique qu'est l'acharnement négatif de ce grand défouloir qu'est internet.
Une émission si "grand public" a pour but de séduire cette masse qui a la capacité, une fois échaudée par certains, de ne plus savoir se tenir. La faute aux stupidités qu'elle engloutit quotidiennement ? Ça se discute ...

Le tout est qu'aujourd'hui on ne réussit plus médiatiquement sans abuser de Twitter, de Facebook et autres média bien superflus qui donne une impression factice d'existence et d'importance. Les coups médiatiques sont relayés et deviennent viraux, sa notoriété croit de façon exponentielle ...
Alors, oui, le web est un espace "sauvage" où les pires aspects de l'humain sont mis en lumière, mais beaucoup de ceux qui se font connaître rapidement lui doivent beaucoup. Et quand cela se retourne contre eux, il est difficile, pour ma part, de pleurer. La vulgarité personnelle est-elle plus dramatique que celle qu'on budgétise, même sur le service public ?

Internet n'est pas une saloperie, mais sa vitrine évidente l'est, puisqu'elle cherche justement à relayer l'humain dans son plus simple appareil d'individu médiatique. Creuser, chercher, approfondir est devenu une perte temps, ceux qui réussissent dans les média en profitent et ainsi se développe l'essentiel de notre entourage médiatique. A qui la faute ? Dans quel but ?

Le tout est l'importance qu'on donne à tel ou tel médium ... La TV et les radios sont devenus des fourres-tout de chroniqueurs parfois sympathiques mais souvent relativement inintéressants, de programmes à l'intérêt très discutable souvent montés et présentés par un nombre restreint d'acteurs.

Doit-on pleurer pour les conséquences que cela a en "interne", sur les protagonistes de cette grande soupe insipides ?

Je ne crois pas.

Il est bien plus inquiétant de voir, justement à quoi cela aboutit de façon bien plus globale et de regretter que cette facile vulgarité (dans le sens du vide intersidéral) soit devenue le tremplin et la poule aux œufs d'or de personnes et d'idées à l'intérêt proche du néant.

Le web reste un aperçu de la mentalité générale à un temps T.
On assiste donc là au serpent qui se mort la queue, à proposition télévisuelle déplorable, réactions plus que déplorables ... Et ainsi de suite.

6.Posté par Maillard le 26/09/2013 14:08
Il n'y a pas que le web qui a descendu l'émission de Sophia Aram. L'ensemble de la presse a dézingué l'émission. Pourquoi vous concentrez-vous sur le web ?
Ensuite l'émission de Sophia Aram n'est regardé par personne. 2,9% d'audience, score jamais atteint à cette heure-là sur une grande chaîne. Il ne faut pas le dire ? Pour cette chaîne publique, l'émission est une catastrophe économique. Il ne faut pas le dire non plus ?

S'il y a des gens sur le web ou ailleurs qui ont employé des mots orduriers à propos de Sophia Aram, il faut effectivement le dénoncer, mais sous prétexte de débordements imbéciles il ne faut pas dans la foulée condamner toute critique émanant du web. Vous faites un amalgame vraiment fâcheux.

7.Posté par Thinkman le 26/09/2013 14:24
@Maillard - Ne sous-estimez le pouvoir d'influence qu'ont les nouveaux médias sur le cortex et les réflexes automatiques de bon nombre de journalistes... Beaucoup d'entre eux nourrissent leur réflexion avec ce qu'ils captent sur leur fil Twitter. Ils ne fondent donc plus leur jugement à partir d'une analyse critique des choses et n'exercent plus guère leur droit à la curiosité.

A mon sens, l'article de Christophe Ginisty ne défend pas l'émission, il fait le point sur le vacarme qui règne sur le web 2.0 à son propos.

8.Posté par Christophe Ginisty le 26/09/2013 14:32
Thinkman -> Merci de ces précisions qui sont effectivement justes et à propos

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