Christophe Ginisty

Merde alors, le PS veut nationaliser Internet !


Rédigé le Dimanche 26 Juin 2011



Merde alors, le PS veut nationaliser Internet !
Je vais vous faire une confidence : pour la prochaine présidentielle, j'étais prêt à voter socialiste et à faire barrage à tout ce qui pourrait empêcher le néfaste président actuel d'occuper son mandat ne serait-ce que quelques semaines de plus. Mais comme je suis quelqu'un qui lit les programmes avant d'aller voter, je suis bien emmerdé après avoir lu le programme socialiste pour le numérique dont Martine Aubry a fait la primeur à Rue 89.

Vous connaissez tous mon attachement à un Internet libre, c'est même l'un des grands combats de ma vie. Du coup, lorsque Arnaud Dassier m'a envoyé ce matin un lien vers sa note sur le sujet (certes avec une malice toute partisane), je suis allé me plonger dans la littérature socialiste avec avidité. Et là, horreur, malheur, j'ai découvert un truc que j'aurais préféré ne pas découvrir.

Passons rapidement sur le premier point qui fait l'incantation d'une société créative. Joli enfilage de perles qui met tout le monde d'accord. Passons au point suivant, celui consacré à l'accès.

S'il est parfaitement exact que "L’accès
 aux
 réseaux
 de
 télécommunications
 et
 aux
 technologies
 numériques
 est
 indispensable
 à
 l’émancipation
 de
 chacun
 et
 au
 développement
des
territoires
", d'où vient cette idée idiote de la création d'un  création
 d’un
 opérateur
 national
 public,
 «
 France
 Très
 Haut
 Débit
 » ?

J'ai rarement une aussi mauvaise idée quand on sait à quel point l'autorité publique est contre productive pour déployer ce type de réseau. Je n'ose rappeler aux plus anciens le désastre du grand plan câble français qui conduisit le pays dans un marasme économique assez retentissant (et je sais de quoi je parle, je me suis occupé de la communication de crise du principal câblo-opérateur français, Noos-Numéricable). 

Autre fausse bonne idée, la création d'un Banque
 publique 
d’investissement chargée de financer la croissance et le dynamise des start'up du secteur. Là encore, même s'il est vrai que l'économie du numérique a besoin de ressources financières pour exploser, c'est une très mauvaise solution que de créer un établissement public pour y contribuer. Il est mille fois souhaitable de libérer les énergies des investisseurs privés, plus agiles et plus rapides que d'espèrer voir un établissement financier national jouer le moindre rôle dans un écosystème qui va à cent à l'heure. 

Passons à un chapitre qui m'intéresse plus particulièrement, le quatrième consacré à la liberté et la neutralité du net. Le texte socialiste énonce : "Nous
 inscrirons
 ou 
réaffirmerons
 par 
la 
loi
 les
 grands
 principes
 d'une
 société
 de
 l'information
 ouverte,
 comme
 la
 neutralité
 du
 net,
 l'interopérabilité,
 la
 liberté
 d'expression,
 le
 droit
 à
 l'oubli,
 le
 droit
 au
 respect
 de
 la
 vie
 privée
 et
 à
 la
 protection
 des
 données
personnelles."

Louable attention mais attention au fourre-tout et à l'hyper activisme du législateur.

En matière d'Internet libre, l'enjeu n'est pas tant d'écrire de nouvelles lois que de respecter celles qui existent déjà, à commencer par les lois fondamentales issues notamment de la déclaration universelle des droits de l'homme. Promettre une loi pour rappeler les grands principes déjà inscrits au préambule de notre conssitution s'apparente plus à un effet de manche qu'autre chose. 

Dans le même chapitre, les socialistes évoquent le renforcement des missions et des budgets de la CNIL. Encore une fois, cela peut paraître séduisant mais ce ne sont pas tant les missions et les budgets de la CNIL qui posent problème aujourd'hui que sa gouvernance totalement délirante et son manque de pouvoir contraignant sur les opérateurs.

Le chapitre 5 traitant de l'Internet et de la démocratie évoque encore une fois la création d'une entité publique, "La
 création
 d’une
 Fondation
 e-démocratie,
 organisme
 indépendant,
 permettrait
 d’organiser
 efficacement
 le
 soutien
 à
 la
 cyber‐démocratie
 dans
 le
 monde
 (hébergement
 de
 sites
 censurés,
 kit
 de
 protection
 contre
 la
 censure,
 redéploiement
 des 
réseaux
 en 
cas
 de
 coupure, 
internet
 sécurisé...)." Idée déjà développée par l'administration américaine dernièrement, ce projet n'a de sens que s'il est travaillé en coopération avec nos partenaires européens. Et là, pas un mot sur le sujet. On a le sentiment d'une France va-t-en-guerre et peu de détails permettent de croire en la crédibilité de cette mesure. 

Enfin, dans le dernier chapitre consacré à la création, les socialistes évoquent la création d'un nouveau système de taxation généralisé : "la
 contribution
 des
 internautes
 et
 les
 prélèvements
 sur
 les
 fournisseurs
 d’accès
 à 
internet
 et 
les
opérateurs 
de 
télécom
 permettront 
un 
soutien
 massif
 à
 la
 création
 culturelle,
 en
 rémunérant
 mieux
 et
 équitablement
 les
 artistes,
 et
 en
 soutenant
 les
 modèles
 innovants
 de
 production,
 d’édition
 et 
de 
diffusion." Voilà bien une mesure contre laquelle je m'oppose. Arrêtons de taxer l'économie du net qui produit plus de valeur que beaucoup d'autres économies. 

La réponse par l'impôt est aussi néfaste que la réponse par la loi. Les parties prenantes ont besoin d'évoluer, les artistes comme les autres et l'idée selon laquelle la loi et l'impôt vont permettre de maintenir en vie artificiellement une industrie qui doit se réinventer est une idée stupide.

Voilà les principales critiques que je pouvais faire sur le programme du PS. Je suis très déçu car je m'attendais franchement à mieux.

Bien sûr, il y a quelques très bonnes idées comme la couverture universelle (même si ses pistes de financement sont absurdes), le forfait de base à moins de 10€ pour bénéficier d'un accès populaire à Internet, l'enseignement renforcé du numérique à l'école, le soutien au développement des logiciels libres, la protection de la liberté d'expression par le rappel de la nécessité de l'intervention d'un juge, le programme socialiste pour la société numérique manque singulièrement d'ambition.

Et puis que dire d'un grand absent, la presse en ligne, dont le programme numérique du PS ne consacre pas un mot ?

L'élection, c'est dans moins d'un an et j'espère d'ici là que les socialistes auront revu leur copie.

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Commentaires articles

1.Posté par Valéry Farcy le 26/06/2011 21:37
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A une certaine époque, je crois me souvenir que nous parlions du Minitel, un internet à la française. Resté cloisonné à nos fontières, ils est mort de sa belle mort.
Tout celà est bien triste, incapable que nous sommes de tirer les leçons du passé.

Valéry

2.Posté par Christophe Ginisty le 26/06/2011 21:41
Et pourtant le minitel fut une invention extraordinaire dont les gens ne mesurent pas à quel point c'était innovant, tant dans le fonctionnement que dans le marketing. Mais bon, l'époque a changé.

3.Posté par Bertrand Lemaire le 26/06/2011 22:55
Je ne partage pas votre pessimisme. Le seul point qui me pose problème, c'est le retour détourné, via une taxation, de la licence globale, véritable fausse bonne idée de ces dernières années.
Le fameux opérateur public devra s'inscrire dans les règles européennes. Donc n'intervenir que lorsque l'initiative privée fait défaut. Si le plan câble a été un échec, c'est faute de politique industrielle cohérente. L'intervention publique massive des années 70-80 a justement été à l'origine de la performance et de l'avance des télécoms françaises jusqu'à il y a peu. Une intervention publique massive sur les infrastructures peut être positive.
Quant au Minitel, oui, il a été innovant et est resté un succès, certes limité à nos frontières, mais un succès. Au point de ralentir l'arrivée d'Internet, génération technologique suivante, en France : pourquoi acheter un ordinateur et payer un abonnement hors de prix pour avoir moins de services pratiques que sur Minitel ? Le Minitel est mort au même titre que le briquet à silex, par obsolescence. Mais son réseau ne s'arrête que cette année, sans jamais avoir atteint le chiffre d'affaire nul ou même le déficit économique.
Par contre, Noos-Numericable est le contre-exemple parfait : il n'a jamais investi suffisamment dans le matériel, faute de moyens économiques sans doute, préférant vendre à un grand nombre de foyers pour un retour sur investissement rapide. Or, dès qu'il y a infrastructures massives, le temps de ROI est forcément long. A cela s'est ajouté un niveau de service acceptable aux Etats-Unis mais pas en France, où l'habitude de fiabilité du Minitel a laissé des traces.

4.Posté par Christophe Ginisty le 27/06/2011 07:56
Bertrand, ce n'est pas exact, l'opérateur défini par le projet PS n'est pas défini comme intervenant lorsque le privé fait défaut mais comme un moteur du développement du réseau. C'est très différent.

Sur le plan câble, tu oublies de dire deux choses importantes. La première est que les opérateurs étaient limités par la loi en nombre d'abonnés potentiels raccordés (11 millions si ma mémoire est bonne) pour de pseudos motifs de diversité et de concurrence. Cette limitation quantitative limitait le facteur ROI et a eu des conséquences néfastes sur les investissements. La deuxième chose est que les territoires (villes) étaient attribuées à un seul opérateur, Paris à Noos, Lyon à Numéricable, avec des obligations de déploiement très contraignantes et hors considérations marketing. Cette répartition a eu pour conséquence de faire supporter des investissements colossaux à une seule entreprise, sans possibilité de mutualiser quoi que ce soit et sans le loisir d'adapter le réseau aux besoins des populations.

Mais bon, je ne suis pas du genre pessimiste et je vais continuer d'espérer.

5.Posté par Valéry Farcy le 27/06/2011 11:19
Soyons optimistes, et réfléchissons par exemple à l'intêret d'un PPP (partenariat public privé), à l'image des PFI Anglo Saxon. Un exemple actuel de mise en oeuvre de PPP : le projet écotaxe finalement validé par le Conseil d’Etat : http://bit.ly/mfZNVx

6.Posté par Jarodd le 27/06/2011 21:45
contribution
 des
 internautes
 et
 les
 prélèvements
 sur
 les
 fournisseurs
 d’accès
 à 
internet

Non, pas de licence globale ! Pas question de faire perdurer les conservatismes et les pratiques mafieuses des majors en changeant uniquement la façon de collecter l'argent !

Le PS, toujours en avance pour proposer des idées en retard...

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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