Christophe Ginisty

Nadine Morano / Guy Bedos : un humoriste peut-il encore traiter un politique de "con" ?


Rédigé le Samedi 12 Octobre 2013



Nadine Morano / Guy Bedos : un humoriste peut-il encore traiter un politique de "con" ?
Vivons-nous une époque formidable ? Pas si sûr ! Voilà en tout cas l'histoire qui m'a fait réagir et qui m'inspire aujourd'hui cette note en forme de questionnement. Un nouvel épisode de l'immense saga de la liberté d'expression dont le point de départ est relaté notamment sur le site de Libération :

"L’ancienne ministre UMP Nadine Morano a annoncé samedi à l’AFP qu’elle allait déposer plainte pour injures publiques contre l’humoriste Guy Bedos, qui n’a lui pas regretté ses propos tenus lors d’un spectacle vendredi soir à Toul (Meurthe-et-Moselle). Guy Bedos a confirmé à l’AFP avoir employé les mots «conne» et «salope» lors de son spectacle pour évoquer l’ancienne ministre de l’Apprentissage et de la Formation, à qui il a donné «rendez-vous au tribunal» (...)  La veille, l’humoriste était venu inaugurer une nouvelle salle, l’Arsenal, dans la municipalité de gauche du maire PS Alde Harmand. Il avait improvisé pour l’occasion plusieurs phrases en s’en prenant à Nadine Morano. «Nadine Morano a été élue ici à Toul? Vous l’avez échappé belle! On m’avait promis qu’elle serait là… Quelle conne!» aurait lancé l’artiste à un public de 1.300 personnes."

Je ne sais pas si c'est drôle, je ne sais pas non plus si c'est approprié mais une chose est sûre, le sujet n'est même pas là, je trouve que cela pose de vraies questions sur la société médiatique et judiciaire dans laquelle nous vivons en 2013. 

Nous sommes au coeur d'un paradoxe permanent qui nous oblige à un grand écart totalement ahurissant.

D'un côté la communication n'a jamais aussi directe, sans intermédiaire, cash, immédiate et violente. Les médias sociaux ont créé une surexposition indécente de tous les acteurs publics dans laquelle nous nous autorisons presque toutes les outrances. De l'autre, nous n'avons jamais été aussi malades du politiquement correct et de cette langue de velours insupportable car contrainte par une fausse idée de la bienséance et l'accumulation de lois accablantes sensées nous fixer des limites un peu partout, histoire d'organiser à notre place et pour notre bien une sorte de "vivre ensemble" dans un pays de bisounours. 

On ne peut plus rien dire sans se prendre la menace d'un procès, que ce soit lorsqu'un Ministre de la République exprime ce qu'il pense à propos d'une communauté ou d'un comique qui traite de conne une femme politique (dont certains diraient qu'elle l'a bien cherché).

Et passons rapidement sur la riposte de Jean-François Copé qui, dans une élan de compassion en 140 caractères, y voit immédiatement le signe du machisme sur son compte Twitter. 

Nadine Morano / Guy Bedos : un humoriste peut-il encore traiter un politique de "con" ?
Voyez-vous, moi qui vous parle (ou qui vous écrit, c'est selon), j'ai été élevé aux saillies de Coluche, Desproges, Bedos, à l'humour décapant d'un Reiser, à l'anarchie en direct d'un Michel Polak, à l'outrance d'un Gainsbourg et je suis bien malheureux de vous parler d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, comme disait l'autre. 

Je pourrais vous citer pendant des heures des phrases qui mettraient le feu aux Tribunaux Correctionnels de toutes les villes de France sensés arbitrer ce que l'on peut dire ou non, tellement ils seraient qualifiées d'illicites dans cette France d'aujourd'hui qui n'a de cesse d'avoir peur de son ombre et qui se pare d'armures artificielles pour mieux espérer que rien ne dépasse. 

La liberté d'expression, tout comme celle d'informer d'ailleurs, a été prise à tort pour un épouvantail par des législateurs apeurés et dont le sort à été remis trop rapidement dans les mains d'une justice ruinée et encombrée par ce zèle surréaliste qu'on lui demande aujourd'hui de développer. 

Tiens, je me souviens d'un sketch de Desproges sur la seconde guerre mondiale et notamment sur la période d'occupation. Voilà un exemple parmi d'autre de ce qu'un humoriste pouvait dire sur scène sans risquer de se voir trainer devant les tribunaux : "En une période ennuyeuse comme était celle de l’occupation, la seule distraction qui se présentait aux français au sortir de la messe, c’était de faire ou de la résistance ou de la collaboration (…) Dans la collaboration, on faisait pas sauter les ponts mais on pouvait sauter les connes. Oui, mais dans la collaboration, pour bien gagner sa vie, il fallait dénoncer les juifs. C’est pas très joli comme méthode pour gagner sa vie. Non mais… Dans la résistance, on dénonçait pas les juifs… mais fallait vivre avec !" (vidéo ci-dessous)

Sans porter encore une fois de jugement de valeur sur la portée comique et sans vous obliger à trouver ça drôle (moi j'adore mais vous en faites ce que vous voulez), je suis souvent nostalgique de cette période.

Ce n'est pas la nostalgie habituelle de l'adulte un peu réac et conservateur qui croit qu'avant, c'était mieux. Je ne suis ni réac ni conservateur car c'est de la nostalgie objective du citoyen sans âge vis à vis d'une parole qui était débridée.

J'aimerais que les jeunes générations l'éprouvent de la même façon que moi. On pouvait se dire les choses et la liberté d'expression était beaucoup plus grande qu'aujourd'hui. 

Quelle importance, me direz-vous ? 

Lorsque l'on dit les choses, y compris sur un théâtre et devant plus d'un millier de personne, cela évite de les garder pour soi et de nourrir toutes les sournoiseries qui mènent en secret au développement d'une violence hypocrite, terreau fertile de tous les extrémistes. 

Un humoriste qui s'en prend au personnel politique est dans son rôle. On est client ou pas de ce type d'humour, on approuve ou désapprouve selon sa sensibilité et selon ce que l'on attend personnellement de l'humour en question, mais c'est une toute autre question. Que vous aimiez ou non Bedos n'est pas le propos.

L'essentiel pour moi est qu'une société qui débat suite à une telle provocation est une société bien plus en forme qu'une société qui se tait et s'en remet aux juges pour savoir s'il faut ou non punir. Les politiques ont sournoisement instauré une forme de censure en refilant la patate chaude au pouvoir judiciaire. Ils s'en défendent sans doute, mais c'est bel et bien de la censure dont nous sommes victimes en l'espèce. 

Cela contribue-t-il faire rendre une société meilleure ? Rien n'est moins sûr.

Au-delà du fait de savoir quel sobriquet qualifie le mieux Nadine Morano (j'ai ma petite idée sur la question), Il y a là un enjeu de société majeur et tous ceux qui s'intéressent aux questions d'information et de communication devraient le mesurer. 

A suivre...

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Commentaires articles

1.Posté par Olivier le 13/10/2013 12:16
Je partage la même analyse soucieuse que celle développée dans ton billet. Nous sommes décidément dans une époque paradoxale où d'un côté des trolls peuvent t'insulter (anonymement évidemment) à longueur de temps sur les réseaux sociaux et de l'autre, des personnalités publiques qui ne supportent pas d'être titillées.
Certes, les 2 mots employés par Bedos est peu amène envers Morano. Mais pour qui connaît les spectacles de Bedos, ces mots sont récurrents depuis qu'il est sur scène et fusent à l'encontre de plein de personnages. On aime ou on aime pas mais ce côté "aseptisation ambiante" me dérange. Comme tu dis, si Coluche et Desproges étaient encore de ce monde, ils seraient ruinés en poursuites judiciaires avec des personnes comme Morano.
D'ailleurs, ne pas oublier que cette grande gueule de la politique qui allume volontiers les autres à tout bout de champ et pas toujours dans la finesse, a la procédurite aigue. En 2009, elle avait déjà flanqué au tribunal une internaute la traitant de menteuse : http://www.rue89.com/2009/06/05/hou-la-menteuse-morano-est-bien-allee-jusquau-tribunal

Aux âmes hypocrites offusquées par les mots de Bedos envers Sainte Morano, balayez devant votre porte. Dans l'hémicycle du Sénat et de l'AN, le mot "con" fuse bien plus souvent et on ne vous entend guère pourtant crier au loup. Et quand Thierry le Luron chantait "L'emmerdant c'est la rose" fallait-il aussi que le PS lui colle un procès ? Liberté d'expression je chéris ton nom. Surtout pour ce qu'a dit Bedos. C'est nettement moins grave que les élucubrations d'un Dieudonné ou les errances frontistes d'un Roucas

2.Posté par Lisa le 13/10/2013 17:02
Quelle ironie, Bedos trainé au tribunal pour avoir dit la vérité ! Cela ne risque pas d'arriver à Morano...

Quant à ce comique de Copé, qui y voit du machisme, je cherche toujours sa condamnation des cris de poule à l'AN cette semaine...

Le droit à la la liberté d'expression n'est pas réservé à la droite, quand il faut défendre Guaino qui "insulte" la justice !

3.Posté par gab master case le 17/10/2013 14:24
Ce n'est pas la première fois que Guy Bedos casse une personnalité de cette manière,Madame Morano et compagnie ne veulent que faire parler d'eux.
Ils en deviennent ridicules.

4.Posté par Adam le 13/04/2014 15:55
C'est toujours difficile à faire

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