Christophe Ginisty

Note de lecture : Vous m'avez manqué de Guy Birenbaum


Rédigé le Mardi 19 Mai 2015



Je connais Guy Birenbaum depuis presque 10 ans. Nous nous sommes croisés pour la première fois au milieu des années 2000, au tout début du phénomène des blogs. Il avait un style très personnel et une capacité unique à générer de l'attention sur ses écrits dont j'étais parfois jaloux. Très péremptoire mais aussi très malin et très connecté, doté d'une fine intelligence de l'autre, génie naturel de la com perso bien avant la mode du personal branding, il attirait quotidiennement un nombre impressionnant de visiteurs et de commentateurs et régnait tranquillement sur cette tribu d'aficionados. C'est assez logiquement qu'il s'imposa sur la toile et eut l'excellente idée d'y développer un regard expert qui fit de lui un chroniqueur apprécié des médias. 

Quand j'ai appris qu'il avait sorti un livre pour y raconter la dépression dont il avait été victime, ma première réaction fut de m'en étonner avec une pointe de culpabilité. J'avais bien capté qu'il avait quitté l'antenne d'Europe 1 que j'écoutais si souvent mais je n'avais jamais su que c'était pour des raisons de santé et celles-ci en particulier. Même si nous n'étions pas proches, je m'en voulais un peu de ne pas avoir pris soin de m'en inquiéter. J'ai donc acheté son livre avec l'avidité de découvrir ce récit, un peu comme on prend des nouvelles d'un copain après une longue absence. 

Je dois dire que j'ai adoré cette lecture qui m'a beaucoup fait réfléchir. 

J'avais un peu peur d'y trouver un réquisitoire un peu facile contre le net, sa virtualité, ses geeks et ses trolls, tout ce que les ennemis du réseau balancent de manière caricaturale dans les dîners en ville. J'y ai trouvé au contraire un récit sincère et plein d'humilité avec du vrai à toutes les pages. 

Guy prend le parti de raconter cette histoire comme sur un blog, clin d'oeil malicieux à ce qu'il a voulu fuir. Chaque page est l'élément d'un journal de bord dont il est évidemment le personnage central. Le récit commence par une description affolante de sa vie d'hyper connecté, vie au sein de laquelle il n'y a de la place pour personne d'autre, même pas ses filles, presque transparentes : "Je me suis claquemuré dans le face-à-face avec mon ordinateur ou mon smartphone. J'ai remplacé mes vraies rencontres quotidiennes par des contacts numériques. J'ai substitué à mes errances parisiennes, sans but précis, des courses chronométrées sur des itinéraires souvent identiques. J'ai coupé les points avec mon passé, laissant de vrais amis de côté."

Pendant toute la première partie, impossible de ne pas se sentir impliqué. A chaque page, en face de chaque moment où il parle de cet enfermement à l'autre, je me suis posé la question si ma vie ressemblait aussi à ça. C'est très troublant et, je l'avoue, déstabilisant. Même si je n'ai pas la même carrière médiatique que l'auteur, je me suis moi aussi adonné frénétiquement à la pratique du net depuis des années et je ne suis que très rarement déconnecté. Au fil des pages, je me suis évidemment demandé si je couvais la même maladie dont il décrit les symptômes avec une redoutable précision. 

Je ne le pense pas. Mais la question s'est posée tout au long de cette lecture. 

Il y a deux choses que j'ai trouvé remarquables dans ce livre. La première est le retour sur l'essentiel qui a permis à Guy de surmonter sa maladie. Le coeur de l'ouvrage est consacré à l'histoire passionnante de ses parents et les véritables héros de cette dépression sont sa femme Géraldine dont la présence exceptionnelle force le plus ému des respects et ses amis, à commencer par David (Abiker) et Bruce (Toussaint) dont la bienveillance, la fidélité et l'amitié sont absolument sublimes. Confronté à un monde parfois désincarné et désenchanté, l'auteur fait constamment référence à celles et ceux qui l'aident dans cette épreuve et dépeint avec beaucoup de pudeur et de classe leur importance à ses côtés. 

La deuxième chose est ce que j'appellerais la malédiction de l'éponge. On comprend facilement que Guy Birenbaum n'a pas supporté l'extrême violence de notre société, cette explosion de l'antisémitisme qui bat désormais le pavé parisien au grand jour, ce radicalisme religieux et idéologique, ces agressions verbales pluri-quotidiennes qui visent les plus visibles d'entre nous, sous couvert ou pas d'anonymat. Il n'a pas pu s'en protéger ou, plus exactement, prendre suffisamment de distance pour que tout ceci ne le détruise pas de l'intérieur, insidieusement et physiquement. 

Et là encore, cela m'a interpellé.

Ce qu'il faut retenir de ces réflexions tourne autour des questions suivantes : Sommes-nous de taille à affronter le spectacle que nous avons sous les yeux en continu ? Pouvons-nous sortir indemnes de la consommation à haute dose de l'insupportable ? En nous donnant accès à l'information immédiate, brute et sans filtre, ce que beaucoup considèrent comme un progrès, le net ne nous détruit-il pas plus qu'il nous instruit ? Notre humanité peut-elle souffrir de ce "cadeau"?

Ce sont des vraies questions et j'avoue que la lecture de ce livre m'a donné toutes les raisons de me les poser vraiment et de challenger sérieusement mon rapport à l'information et au web. 

A suivre...

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Commentaires articles

1.Posté par JujuSete le 19/05/2015 16:11
Je suis d'accord avec ta conclusion. sauf que, c'est l'internaute qui choisit de s'infliger cette lecture en continue, ces infos sans filtres, sans traitement, et se détourne des médias à valeur ajoutée (que ce soit la presse papier ou en ligne des médias tels que Mediapart, Arret sur Image...).
et la vrai question est là. Sommes nous de taille , Oui, non, peut etre... Ca depend surtout des moments et de la sensibilité de chacun.
Guy est aussi un ami et son bouquin m'a beaucoup touché, en témoigne, la dernière note sur mon blog,
Je trouve très courageux, de mettre à jour ce genre de faiblesses, c'est assez rare dans notre société du paraître et de la réussite.

2.Posté par Christophe Ginisty le 19/05/2015 16:13
Bien sûr que c'est nous qui choisissons de nous infliger cela.

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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