Christophe Ginisty

Opinion : Mediapart.fr, le journalisme dont notre démocratie a besoin


Rédigé le Vendredi 22 Mars 2013



Opinion : Mediapart.fr, le journalisme dont notre démocratie a besoin
Avec, à quelques jours d’intervalle, l’annonce de la démission de Jérôme Cahuzac et celle de la mise en examen de Nicolas Sarkory, le journal en ligne Mediapart.fr a été au cœur d’une actualité politico-judiciaire intense.
 
Et alors que beaucoup d’observateurs s’expriment pour encenser ou fustiger le rôle que ce journal a joué dans les deux affaires, je voudrais pour ma part dire à quel point je suis heureux que cette intransigeance journalistique ait payé par son efficacité.
 
Cela fait des années que je loue le travail d’Edwy Plénel et de ses associés et son utilité sur le fonctionnement de la démocratie française. J’avais réalisé en 2008 une interview vidéo de Laurent Mauduit au moment où ce dernier avait sorti son excellent livre sur l’affaire Tapie.
 
A l’époque, c’était le seul organe de presse à s’indigner de la décision de la commission d’arbitrage qui aboutissait au versement de centaines de millions d’euros de l’argent du contribuable à l’ancien patron d’Addidas.
 
J’avais lu le livre de Laurent Mauduit et j’avais modestement estimé qu’il méritait de bénéficier d’un éclairage particulier que je tentais de provoquer avec mon blog (la vidéo se trouve toujours ici ).
 
Cette semaine, j’ai lu tout un tas de critiques partisanes sur Mediapart.fr, critiques issues des sympathisants du gouvernement en place sur le thème « ce n’est pas à la presse de condamner et de s’ériger en juge de paix.» Les mêmes critiques que celles qui clouaient Mediapart.fr au pilori lorsque ses journalistes révélaient des informations sur les relations compromettantes entre Eric Woerth et Liliane Bettencourt.
 
Mediapart.fr est-il coupable de s’acharner ainsi contre les représentants du pouvoir ? Est-il le symbole d’une presse qui condamne avant de savoir ?
 
A ce sujet, je voudrais rappeler trois choses essentielles.
 
1/ Impartialité
En sortant et développant l’affaire Cahuzac, Mediapart.fr a fait la preuve de son impartialité politique. Le journal en ligne a fait preuve de la même rigueur pour dénoncer les agissements d’un ministre de gauche que jadis un ministre de droite.
 
Si Mediapart.fr était guidé par ses sympathies politiques comme on le lit un peu partout — tout le monde sait que Edwy Plénel a plutôt une sensibilité de gauche —, ses journalistes n’auraient pas mis le même zèle à révéler des faits concernant un ministre socialiste qu’ils en ont mis pour révéler les agissements d’un ministre issu des rangs de l’UMP.
 
Or, ce n’est pas ce qui s’est passé et le parallèle entre les deux affaires qui touchent singulièrement deux ministres du budget est la preuve que l’inclinaison idéologique n’est pour rien dans la façon avec laquelle les deux affaires ont été traitées.
 
2/ Responsabilité
Ce n’est pas Mediapart.fr qui a eu la peau de Cahuzac ou de Woerth mais dans l’un et l’autre cas, la justice de ce pays.
 
Eric Woerth a été contraint de démissionner lorsque l’ancien chef de l’exécutif a considéré que la pression judiciaire était incompatible avec l’exercice serein d’une fonction ministérielle aussi cruciale en période de crise. C’est exactement la même chose avec Cahuzac.
 
Mediapart.fr n’a rien sorti de nouveau la semaine dernière qui aurait pu mettre en cause sa responsabilité directe dans la démission du ministre du budget.
 
Non, c’est la justice qui a décidé de passer à l’étape supérieure en ouvrant une information judiciaire après son enquête préliminaire, estimant apparemment que l’enregistrement audio était authentique.
 
Le boulot de Mediapart.fr ne s’est à aucun moment substitué à celui du juge. Le journal en ligne a joué son rôle de lanceur d’alerte ou de chien de garde dans une démocratie que l’on aimerait tous exemplaire.
 
C’est le pouvoir politique qui a sacrifié Cahuzac à l’aube d’un bras de fer judiciaire qu’il devait sans doute considérer perdu d’avance.
 
François Hollande n’a pas cédé à Mediapart.fr mais devant la justice, sans doute conscient du côté intenable d’une telle procédure vis à vis de l’opinion publique au moment où l’on demande au ministre du budget d’être l’arbitre de décisions très impopulaires.
 
3/ Qui d’autre ?
Mediapart.fr n’est pas unique mais Mediapart.fr est presque le seul à faire son boulot de cette manière.
 
Edwy Plénel ne dirige pas une bande d’excités sortis de l’asile prêts à sauter sur tout ce qui bouge. Il ne dirige pas non plus une bande de journalistes mondains qui déjeunent tous les midis dans les meilleurs restaurants de la capitale avec ceux qu’ils chroniquent et dont ils sont sensés suivre les agissements.
 
Edwy Plénel dirige simplement des journalistes qui ont décidé de faire leur boulot de manière indépendante et intransigeante.
 
Quelle que soit votre inclinaison politique, vous devez accepter l’idée qu’il soit sain pour le fonctionnement de nos institutions que des journalistes prennent la liberté de dénoncer un  ministre du budget soupçonné de s’être rendu coupable de fraude fiscale et de planquer une partie de son argent en Suisse.
 
Sans présager de la réalité des faits et sans remettre en cause l’innocence présumée de Cahuzac, c’est le boulot ordinaire de la presse de lancer ce type d’alertes.
 
Mais la presse française refuse de le faire, conférant ainsi à Mediapart.fr une image de trublion singulier.
 
Ne l’oublions pas, les enregistrements du majordome de Liliane Bettencourt qui sont à l’origine du déclenchement de l’affaire Woerth n’ont pas été transmis en premier à Mediapart.fr. Ils ont été d’abord présentés à d’autres rédactions, dont celle du journal Le Monde, qui ont refusé de les traiter.
 
Mediapart.fr est la seule rédaction qui a accepté d’enquêter face à la gravité de l’éventualité des faits.
 
Alors plutôt que de débattre des heures sur le rôle et l’agressivité de Mediapart.fr, interrogeons-nous sur la passivité des autres.
 
Pourquoi des journaux et des magazines d’information disposant de moyens très supérieurs à la PME d’Edwy Plénel préfèrent-ils lancer leurs enquêteurs sur le prix de l’immobilier ou le salaire des cadres plutôt que d’enquêter sur des faits de corruption présumée au sommet de l’état ?
 
La réponse est peut-être dans l’actionnariat, dans la pub ou tout simplement dans la consanguinité qui unit confusément les journalistes au pouvoir politique.
 
Si Mediapart.fr est en première ligne comme ce fut le cas cette semaine, c’est qu’on lui a laissé la place libre. Et si son action parait aujourd’hui si singulière, c’est que les journalistes politiques ont quitté depuis longtemps le terrain de l’enquête pour celui du commentaire.
 
Alors oui, c’est une grande semaine, mais ça l’est avant tout pour notre démocratie.

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Commentaires articles

1.Posté par Jean-Pascal le 23/03/2013 20:30
Tout à fait d'accord
La seule chose qui me géne est la facheuse habitude que prend E Plenel à mettre en scene ce type de révélations à la façon d un gala ou d un voici, à distiler les infos petit à petit ce que je trouve contre productif et le coup cela provoque les soupsons et les réactions virulentes à son encontre que tu évoques.
Ca rend les choses douteuses, car on a l impression qu il fait bca plus comme du marketing pour sa cremerie qu 'en tant que protecteur de notre démocratie

2.Posté par Jourdan le 24/03/2013 17:29
Certes, mais quelle que soit la posture journalistique choisie, s'ériger en parangon de vertu est un exercice, à dire le vrai, tout à fait difficile.

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