Christophe Ginisty

Page de soutien du bijoutier de Nice : pourquoi le nombre de "like" n'a aucun intérêt


Rédigé le Lundi 16 Septembre 2013



Page de soutien du bijoutier de Nice : pourquoi le nombre de "like" n'a aucun intérêt
Cela fait partie de ces embrassements médiatiques qui me laissent perplexe pour ne pas dire plus. Tout le week-end, le landerneau médiatique, les blogueurs en série et les fanatiques des médias sociaux se sont étripés autour de la page Facebook de soutien au bijoutier de Nice mis en examen pour avoir tiré dans le dos et tué un des braqueurs de son magasin. 

Créée par un anonyme, elle a rapidement dépassé le million d'internautes ayant "liké" cette page. Et c'est de là que tout est parti. 

J'ai d'abord lu des commentaires outrés de gens qui ne comprenaient pas comment certains de leurs "amis" avaient pu apporter leur soutien à une personne accusée de meurtre.

Puis, rapidement, les notes se sont succédées pour hurler à l'arnaque, fustiger les "faux" likers, s'appuyant, pour développer leurs propos, sur des premières données publiées pas Social Baker. 

Les choses n'en sont pas restées là puisque nombreux sont ceux qui ont mené la contre enquête pour distinguer le vrai du faux et s'en remettre à une analyse beaucoup plus pondérée que celle que l'on pouvait trouver dans les premières notes. 

La bataille du week-end a donc été frénétique et intense sur la question de savoir si le mystérieux auteur de la page en question avait ou non bidonné ses statistiques pour faire une démonstration de force sur la toile. 

En ce qui me concerne je trouve cette polémique stérile, naïve, politiquement erronée et totalement contreproductive. 

Stérile car cela revient à hisser faussement Facebook au rang de baromètre de l'opinion publique. Nous sommes plus de 25 millions d'internautes français à avoir un compte actif sur Facebook, plus de la moitié du corps électoral français, et la manière avec laquelle les gens se comportent sur le réseau obéit à des phénomènes de foule et d'engouement qui n'ont rien de représentatif. Une bimbo de la téléréalité peut déchainer des millions de "like" en quelques minutes, un bijoutier qui se fait justice lui-même aussi, ce n'est pas pour autant qu'il faut regarder Facebook comme le reflet instantané de l'opinion. La société française n'est ni décérébrée ni frontiste, une petite partie d'entre elle a juste voulu exprimer une réaction à une émotion générée par un fait divers sur-médiatisé. 

Naïf car cela revient à faire passer les "likers" pour des activistes déterminés qui envoient un message fort au gouvernement, aux médias, à tout ce qui bouge. Ne nous trompons pas dans nos analyses. Quelqu'un qui va appuyer sur le bouton "like" ne s'est pas pour autant mis en marche pour faire la révolution. Confortablement installé devant son écran d'ordinateur, il peut avoir "liké" pour exprimer son émotion, son soutien mais aussi tout simplement parce qu'il trouve que le débat mérite d'avoir lieu ou parce que des amis à lui ont déjà "liké" la page en question. Le "like" est ambigu car restrictif et abstrait par nature. Ne confondons pas l'activité que les internautes ont sur Facebook avec l'activisme que l'on peut retrouver sur des sites comme Change.org.

C'est politiquement erroné dans les analyses car la plupart des commentateurs ont interprété ce nombre de "likers" comme la manifestation criante d'une droitisation de la toile et d'une grande proximité avec les thèses du Front National. Au-delà du fait que personne ne peut en conclure cela par manque de données et de représentativité (voir ci-dessus), c'est une analyse politique fausse car l'idée de se faire justice soi-même ou de riposter lorsque l'on est attaqué n'est certainement pas une idée exclusivement portée par des sympathisants de Marine Le Pen. Je dirais même plus, ceux qui ont été tout simplement émus par l'attaque dont a été victime le bijoutier ne l'ont pas été pour des raisons politiques. Même si certains vous diront que tout est politique, je crois qu'il est absurde de chercher à faire parler une émotion silencieuse (un "like" ne dit rien) en lui attribuant une appartenance politique. Personne n'a le monopole du coeur, comme disait l'autre. 

Enfin, je trouve cette polémique contre productive car elle détourne l'opinion de la question de fond. Je me fous de savoir si ces centaines de milliers de profils qui ont "liké" cette page sont vrais ou faux (je suppose que c'est un peu les deux, tant je suis stupéfait tous les jours de voir que j'ai "liké" des pages que je n'ai jamais visitées), ce qui m'intéresse est le travail que va faire la justice pour éclaircir et juger cette sinistre affaire. N'oublions pas qu'il y a eu une agression, signe d'une violence insupportable. N'oublions pas qu'il y a eu aussi mort d'homme. Il y a quelque chose de profondément pathétique dans le fait de "liker" un événement qui s'est soldé par la mort d'un homme, fut-il un délinquant multirécidiviste. Plutôt que le "liker", nous devrions en discuter et nous en remettre à la sagesse des juges pour nous éclairer dans nos appréciations à l'emporte pièce. 

Finalement, la seule chose que je trouve intéressante dans cette polémique, c'est qu'elle en dit long sur la manière avec laquelle les médias et nous-mêmes regardons les réseaux sociaux. Même si nous devons écouter les conversations, ce qui s'est passé ce week-end démontre que nous attribuons beaucoup trop d'importance à ce qui se passe sur la toile et cédons à une forme de panique collective en tombant un peu facilement dans le piège du panurgisme ou du sensationnalisme. 

Faisons attention car à croire que la société française avait basculé d'un coup d'un seul dans le camp du FN fait le lit de cette extrême droite qui peut ainsi bénéficier d'une publicité spontanée assez gigantesque. 

Et pour conclure cette note, je voudrais citer Gérald Bronner dans son livre La démocratie des crédules dont j'ai déjà parlé ici : "... la vérité ne se décrète pas à l'applaudimètre."

A méditer... et à suivre...

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Commentaires articles

1.Posté par françois jullien le 16/09/2013 15:57
bonjour ; j'aurais volontiers "liké" votre article mais si je comprends bien, à quoi bon ?
merci pour cette pensée claire dans un monde où la réflexion en temps réel nous fait passer d'un extrême à l'autre comme un troupeau de biches effarouchées.
François Jullien

2.Posté par Jb le 16/09/2013 16:03
Twitter
Votre billet permet de prendre du recul face à l’emballement médiatique, Merci ! Néanmoins je ne partage pas l’ensemble de votre analyse car je ne crois pas que « le nombre de « Like » n’ait aucun intérêt.
Au-delà de toute considération morale, ce « nombre » me semble relativement intéressant à analyser pour différentes raisons :

1) Si les « Likes » sont bien vérifiés, ils feront définitivement de cette page Facebook, l’une des pages Facebook les plus virales de l’histoire de Facebook (si ce n’est la plus virale pour la France), ce qui en soit reste un exploit notable. Pourquoi cette page plus qu’une autre ? Qu’elles sont les mécaniques à l’origine de ce phénomène ? Il me semble d’autant plus important de l’analyser car le « buzz » autour de cette page semble avoir été, dans une certaine mesure, orchestré par les administrateurs (call to action, #, charte graphique, …).

2) Le nombre de Like me semble malheureusement refléter une certaine tendance de l’opinion du moment car ce n’est pas uniquement le nombre de « Like » qu’il faut étudier mais tout autant le niveau des interactions (commentaires, likes des publications, …) sur la page qui sont bien à la hauteur du nombre de « Like ». Ces interactions viennent renforcer l’hypothèse d’un « Like » qui n’est pas qu’anodin ou mécanique. La nature des commentaires ouvrent deux pistes à creuser :

1) Une banalisation des idées d’extrêmes droites, la page ayant recueilli des centaines de commentaires allant dans ce sens : http://s : http://lebijoutierdenice.tumblr.com/?og=1 (qui peuvent sans doute être imputé à une extrême droite surreprésentée et proactive sur la toile).

2) Une adhésion plus profonde qu’un simple réflexe pavlovien dénué de sens.

Finalement, cette page et l’écho médiatique associé me semble devoir être étudiés car ils sont pour moi le reflet :

- D’un nouveau mode de traitement de l’information, avec des médias sociaux à même de venir cadrer l’information des médias plus traditionnels qui reste dans le même temps toujours à même de l’amplifier (le nombre de « Like » relevant tout autant de la viralité de Facebook, que du traitement médiatique lourd des médias traditionnels).

- De la nouvelle place occupée aujourd’hui par les réseaux sociaux dans notre société. Une place centrale qui permet à « chacun » de faire émerger avec force ses revendications dans le champ polico-médiatique (Bonne chose ou non ? espérons seulement que ces réseaux seront aussi faire émerger des problématique au service de l’intérêt général).

3.Posté par Christophe Ginisty le 16/09/2013 16:32
François -> Votre commentaire vos mieux que tous les "like".

JB -> Je comprends vos points mais vous oubliez de mentionner la mécanique médiatique qui a amené cet embrasement et qui l'explique en grande partie : un été où l'on découvre des casses en série dans des bijouteries et des hôtels de luxe de Cannes, le tout saupoudré par une ville de Marseille présentée en état de quasi guerre civile. Les conditions étaient requises pour que le prochain fait divers fasse de ces flammèches un gigantesque incendie de forêt.
Presque tous les commentaires de ce week-end (et dans une certaine manière le vôtre) font comme si tout avait commencé sur Facebook et comme si le réseau social était un monde à part, déconnecté du reste. Il n'en est rien et nous réagissons sur Facebook ou ailleurs au gré de l'émotion créée par un crescendo médiatique assez impressionnant et cohérent dans son enchaînement.

4.Posté par le journal de Personne le 16/09/2013 20:24
La quadruple racine du mal
http://www.lejournaldepersonne.com/2013/09/la-quadruple-racine-du-mal/
://

Pour communiquer un message comme celui que je m'apprête à vous communiquer il faut un émetteur et un récepteur qui disposent du même code ou d'un décodeur pour que le message ne soit pas brouillé.
Mais il en faut bien davantage si on cherche à faire passer un message d'une manière efficace...
Autrement dit si on cherche à influencer ou avoir une influence sur le récepteur qui peut être électeur ou consommateur.
Ce n'est pas à la portée de n'importe qui en effet, de vendre n'importe quoi.
C'est un long apprentissage, un art, une science, toute une technique qui n'a pas d'autre but que de vous subordonner, vous soumettre, vous faire voter ou vous faire acheter ce qui lui plait ou ce qui correspond à ses intérêts.

Je suis le fusil, vous êtes les pigeons.
Et ne croyez surtout pas que ça tire à blanc. Tous les experts en communication pourront vous l'attester ou vous le confirmer : tout s'achète et tout se vend : y compris votre propre avis, votre jardin secret, votre journal intime... s'achète et se vend comme une vulgaire lessive.
Les maîtres mots de toute "com" c'est larguer, fourguer, vendre bons et mauvais objets, bonnes et mauvaises idées, bonnes et mauvaises actions.
Vendre... tout le monde est vendeur... peut être parce que tout le monde est à vendre...

5.Posté par Virginie Debuisson le 17/09/2013 22:18
Facebook
A la lecture de ce billet je me sens naïve et moutone, ce qui est très gênant à première vue étant donné mon métier. Mais je partage ton avis, même si j'essaie d'être moins sévère envers moi même :-)
J'ai été horrifiée par le chiffre, je l'avoue. Puis j'ai été ravie de croire que tout ceci pouvait être un bon gros fake orchestré par je ne sais quel groupuscule. Oui c'est vrai. Mais ma véritable colère, vient aussi du traitement que les médias ont réservé a cette page. La hausse du nombre de like a été tellement commentée façon Prix de l'Arc de Triomphe que j'ai fini par trouver ça choquant, voyeur, indigne. J'ai aussi trouvé qu'il était dommage que face a cette polémique, aucun politique, aucun expert du domaine de l'influence ne puisse être convié sur les plateaux pour calmer ce jeu macabre. Je n'ai trouvé que deux choses sensées : un article minuscule rappelant qu'on ne peut analyser une société a travers Facebook ou Twitter, et un rappel très pédagogique des principes de la loi par Maître Eolas. Il est temps, au regard de cette "crise"que les médias et les politiques apprennent a regarder les médias sociaux sans en faire le cœur de l'actu ou pire encore, l'actu elle même.. Qu'ils les comprennent comme des indicateurs, des instantanés, des boîtes a idées, des points de contact ou d'échange.. Qu'ils les utilisent seulement pour une chose : des outils destinés uniquement pour mieux servir leur fonction première, c'est a dire informer et gouverner. Ils ont brillé par l'absence de prise de responsabilités et c'est bien ce qui m'irrite dans tout ça. Parce que c'est a mon sens a cause de ça que les personnes qui souffrent dans cette affaire, d'un côté comme de l'autre sont oubliées parmi les like. Pour le coup : dislike sur cette affaire pour moi aussi. Et c'est une grande naïve qui le dit.

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