Christophe Ginisty

Passons-nous assez de temps à apprendre ?


Rédigé le Mercredi 20 Avril 2016



Il y a pas mal d'années, au tout début de ma vie professionnelle, je fus percuté par une prise de conscience déstabilisante.

Je débutais ma carrière, l'ambition chevillée au corps et des illusions plein la tête. Je compensais mon relatif manque d'expérience par une forme d'assurance excessive et je me souviens en particulier d'un rendez-vous que j'eus un jour pour déjeuner avec un consultant en développement personnel, auteur de plusieurs livres à succès sur les ressources humaines. 

Pour de mauvaises raisons, j'arrivai passablement en retard et au moment de serrer la main de mon hôte, je lui bafouillai un truc du genre : "Oh, je suis désolé mais j'ai tellement de boulot, je suis tellement occupé que je n'ai vraiment pas pu arriver plus tôt." Et là, au lieu de se contenter d'accepter poliment mes excuses, il me questionna : 
- Tu as du boulot à ce point ? 
- Oh oui, je n'arrête pas, j'ai l'impression de bosser 24h/24, 7/7 jours. 
- Ah... Fais attention, ce n'est pas une bonne nouvelle, c'est très dangereux pour ton business.
- Pourquoi ça ? Je suis pourtant super dévoué à la tâche. 
- Ok, mais dis-moi : quand est-ce que tu trouves du temps pour apprendre et progresser ? Si tout ton temps est consacré à gérer des choses en retard, si tout ton temps est pris, tu vas finir par régresser et perdre le sens de ce que tu fais.
Je ne donne pas 5 ans à ton business. 

Quelques heures plus tard, il me faisait parvenir par coursier un livre qu'il avait écrit quelques années auparavant sur le développement personnel, ouvrage paré d'une sympathique dédicace m'invitant à trouver du temps pour moi. Pas pour glander mais pour m'améliorer, progresser, passer à l'étape supérieure. 

Je n'ai jamais oublié ce moment et j'en ai même fait une sorte de règle de vie professionnelle et personnelle. 

Au-delà du côté social parfaitement crétin qui consiste à prétendre que l'on est submergé pour se donner de l'importance en vertu de l'adage imaginaire qui consisterait à affirmer que plus on a de responsabilités et plus on est occupé, il y a un intérêt vital à trouver le temps pour mettre son cerveau (et son corps) en situation de progresser. C'est vrai pour les individus mais également pour les organisations. 

Même si toutes les organisations ne sont pas comparables et si ce que j'écris ici ne concerne pas l'organisation au sein de laquelle je bosse, le monde de la communication est peuplé de gens occupés, "bookés", "over-bookés" où les bureaux sont des souvent des ruches où les gens n'ont de temps pour rien malgré les heures interminables qu'ils acceptent de passer à se réunir et à traiter des volumes colossaux d'e-mails qui sont aux aussi des marqueurs sociaux et dont le nombre préfigure l'importance hiérarchique. 

Tout le monde vous dira que c'est la règle, que c'est comme  ça que ça fonctionne.

Moi je répondrai que ce qui pose problème à terme est le fait que très peu d'organisations de ce secteur investissent dans une fonction Recherche & Développement qui leur permettrait d'inventer l'avenir, leur propre avenir et en même temps assurer leur survie. 

Combien d'agences ont des gens payés à réfléchir et à imaginer les moyens de s'adapter, de se renouveler, de progresser ? Très peu et la plupart des dirigeants se justifieront par un "Priorité au business" lapidaire qui clôturera la discussion avant même qu'elle n’ait démarrée. 

Il y a une dizaine d'années, lorsque les réseaux sociaux sont apparus, combien d'agences n'ont pas vu le truc, se sont enfermées dans la préservation de vieilles recettes et ont fait de cette cécité une revendication, un positionnement ? Des dizaines !

Tous les jours, je rencontre des gens qui me disent qu'ils ont sous-estimé l'impact des réseaux sur leur communication ou sur leur réputation, qu'ils n'ont pas vu le truc venir et alors que ça leur explose en pleine face, ils comprennent qu'ils ont loupé quelque chose d'important. 

Je vais même vous faire une confidence, il m'arrive de faire des conférences et de trouver mes présentations idiotes lorsque je réalise que j'énonce des choses qui ne sont pas le fruit d'une science particulière mais d'un bon sens que je qualifierais presque de paysan, sans la moindre connotation péjorative évidemment. 

Encore une fois, ne voyez nulle arrogance dans cette note !  La vie m'a offert l'opportunité de rencontrer un type qui m'a permis comprendre la nécessité de consacrer du temps à apprendre et accueillir les idées nouvelles. Ce jour-là, en m'invitant à ralentir et gérer différemment le temps, il m'a rendu un immense service et le quart d'heure que je lui ai fait perdre fut probablement le l'un des plus importants de mon histoire personnelle. 

J'espère que cela vous inspirera quelques réflexions utiles. 

A suivre... 
 

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Commentaires articles

1.Posté par Julie Hary le 20/04/2016 21:07
Merci ! Je suis d'accord sur le fond. Maintenant je pense que je ne suis peut être pas la seule de tes lectures à vouloir t'interroger sur le "comment on fait". ca veut dire quoi de façon pragmatique prendre du temps pour progresser ? Comment je passe à l'étape supérieure ? C'est quoi d'ailleurs l'étape supérieure ? Et comment faire accepter ce temps à ta hiérarchie celle pour qui seule le business compte, celle qui te refuse les formations sous couvert de "pas le temps", pas de financements, ... Bref vivement le "a suivre" derrière lequel ce cache peut être des conseils technico-pratiques ?

2.Posté par Christophe Ginisty le 21/04/2016 09:08
Hello Julie. Merci pour ce commentaire et voici mes éléments de réponse.

La première des choses à faire est d'être honnête vis à vis de soi-même et de faire le ménage dans tous ces moments où l'on fait presque semblant d'être occupé pour se donner de la contenance, ou parce que ça correspond à un code.

La deuxième est de prendre conscience du fait que le temps pris à apprendre n'est pas un temps à ne rien foutre, bien au contraire. Et ça, aucun patron ne pourra jamais en faire le reproche. Apprendre, se cultiver, rester en état de curiosité maximum n'a rien à voir avec l'oisiveté. C'est même super intense et productif comme activité.

La troisième chose consiste, selon moi, à commencer par marquer ces moments dans son agenda et, au début, se donner rendez-vous avec soi-même (après, ça devient naturel). Une contrainte utile à mettre dans son agenda, au même titre qu'une réunion interne ou un rendez-vous client.

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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