Christophe Ginisty

Petite histoire vraie dans la vie banale d'une start'up


Rédigé le Lundi 2 Septembre 2013



Petite histoire vraie dans la vie banale d'une start'up
Je viens de vivre à titre personnel un énième épisode de la même histoire. Et cette fois-ci je vais vous la raconter.  

Il y a quelques mois, les fondateurs d'une start'up innovante me contactent par l'intermédiaire d'un ami très proche. Leur projet est "fabuleux", ils sont remontés comme deux coucous suisses, des étoiles plein les yeux et me racontent un quotidien dans lequel les Venture Capitalists se pressent pour les financer à hauteur de plusieurs millions d'euros.

Après deux conversations, ils me font une proposition. Ils ont un immense besoin des conseils d'une personne comme moi pour les accompagner, "quelqu'un qui connaît et maîtrise la communication d'influence, les relations publiques, les relations presse et les médias sociaux" (c'est eux qui le disent, que ma vanité soit sauve !). 

Ils veulent que je les accompagne dans leur démarrage fulgurant. Le deal est le suivant : je les conseille, me rend disponible autant que possible, tout cela gracieusement. En échange, ils me promettent des parts de leur société. Pas beaucoup en pourcentage mais, au prix où ils valorisent déjà leur business, cela représente une jolie somme virtuelle. 

J'accepte. Pas tant par l'appât du gain (tout ceci est éminemment spéculatif) que par l'intérêt pour la solution qui a un véritable potentiel et qui est destiné à un marché qui m'est cher, celui de l'éducation. Et puis je vérifie rapidement qu'ils n'ont aucun talent naturel pour les choses de la communication. Je devine donc une vraie complémentarité.

Le boulot se met en marche, doucement. Je les observe avancer. 

Les semaines passent et ils ne me parlent plus de leur levée de fonds. Les VC auraient-ils renoncé ? Non, ce sont eux qui se posent des questions sur leur capacité à financer eux-mêmes leur développement sur leurs fonds propres. Je trouve cela suspect mais je fais mine de les croire.

Ils parlaient "millions" et je sais qu'ils ne les ont pas. Et si cet argent n'arrive pas, ils devront changer leur stratégie produit.

Ils repoussent le sujet à plus tard. 

Je commence à bosser, je vais régulièrement les voir, je leur donne des conseils, freine certaines de leurs ardeurs. Un communiqué de presse pour attaquer le marché américain. N'est-ce pas prématuré ? 

Les stagiaires se débattent dans des bureaux qui ressemblent à une salle de classe dissipée. Ils m'en affectent deux, histoire de pouvoir dérouler plus rapidement des opérations de communication. Je ne vois pas ce que je vais en faire, l'heure n'est pas à la communication mais à la finalisation de la solution. 

Les mois passent et je n'ai toujours pas signé l'accord qui me garantie les parts promises sur la société. Je travaille pour leurs beaux yeux que je trouve de plus en plus cernés. 

Je les alerte sur la nécessité de diversifier urgemment le management, d'aller chasser des leaders qui ont déjà amené des start'up au sommet. Ils sont trois fondateurs et ne sont vraiment pas équipés pour cette aventure. Ils ont conçu une solution magnifique mais ne savent pas la marketer, communiquer et personne ne dirige les équipes qui dépassent déjà les 20 personnes. 

Courant juillet, je rencontre un futur directeur du marketing puis un directeur général putatif. Deux pointures qui me rassurent sur le devenir de l'aventure. Deux gars au pédigrée impressionnant avec qui je me verrais bien former enfin un trio opérationnel. 

Les fondateurs réunissent tout ce petit monde pour trois jours de séminaire stratégique. Nous nous donnons ensemble la liberté de tout mettre à plat et de ne rien nous refuser. Les trois jours passent et malgré l'audace envisagée, rêvée, je sens bien que les fondateurs ne sont en réalité pas prêts à écouter, se laisser guider. Ils sont arque-boutés sur leurs idées toutes faites et ne saisissent pas la chance qu'ils ont de pouvoir se faire porter par ce trio de professionnels dont c'est le seul métier. 

A ma droite pendant le séminaire, je regarde celui qu'ils pressentent pour être le nouveau DG de la boite. Il est chaque minute un peu plus dubitatif sur ce qui se déroule sous ses yeux. Il ne s'exprime pas beaucoup mais je sens qu'il est déjà ailleurs, qu'il va refuser la mission, convaincu qu'il n'aura pas les coudées franches pour mener à bien sa mission. 

En face de moi, le futur directeur du marketing joue son rôle à la perfection. Il est positif, il a besoin d'y croire et s'appuie régulièrement sur le DG et moi pour faire avancer chacun de ses points. Nous progressons timidement mais nous progressons. Pas assez cependant. 

Le rendez-vous est pris pour une session de debriefing et un plan d'action dont l'un des fondateurs dessine le cadre. 

Hier, j'ai pris la décision de quitter cette aventure et de ne pas chercher à m'investir plus avant. Quelques minutes après avoir informé les fondateurs de ma décision, j'ai appris que la candidat à la direction générale avait lui aussi décliné l'offre. Le directeur du marketing m'a exprimé toutes ces craintes et ses doutes ce matin. Il va en parler demain, il ne sait pas quoi faire.  

Cette histoire est une histoire banale. C'est une histoire vraie comme il s'en passe tous les jours dans des centaines de start'up. Je ne vais pas faire de généralité et dire que c'est un travers français mais ce que je viens de vous raconter est la chronique de la méprise du pouvoir. 

Beaucoup de gens confondent le pouvoir conféré par la propriété d'actions d'une société et le pouvoir de faire d'un point de vue opérationnel. Beaucoup de fondateurs de start'up sont obnubilés par l'urgence de conserver tous les pouvoirs alors qu'ils ne se rendent pas compte, d'une part, qu'ils ne possèdent pas toutes les compétences pour développer leur business et, d'autre part, qu'il y a des gens autour d'eux dont c'est le métier. 

Combien de belles start'up sont mortes de la faute de leurs créateurs, incapables d'ouvrir leur projet et d'accueillir les compétences qui auraient pu leur faire toucher les étoiles ? On fustige souvent la crise, le manque d'audace des financiers, la faiblesse des débouchés, la lourdeur de l'administration, on oublie souvent de pointer du doigt cet orgueil mal placé qui conduit des milliers de sociétés naissantes dans le mur.

Si je vous raconte cette histoire, c'est que je l'ai vécue de nombreuses fois et que je la trouve toujours aussi désolante et triste.

Dans les écoles de management, dans les formations qui conduisent à entreprendre, on devrait passer du temps à enseigner l'art de la délégation et le nécessaire lâcher prise qui sont les principaux alliés au développement.

Je ne sais pas ce que va devenir cette start'up que j'ai quittée hier. Je lui souhaite sincèrement de réussir mais je sais qu'elle ne pourra pas faire l'économie d'un changement de logiciel dans l'esprit de ses fondateurs.  

A suivre...

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Commentaires articles

1.Posté par Paul le 13/04/2014 15:53
C'est une histoire de tous les jours

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Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

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