Christophe Ginisty

Pourquoi la communication politique est-elle plus compliquée que jamais ?


Rédigé le Vendredi 29 Mars 2013



Pourquoi la communication politique est-elle plus compliquée que jamais ?
Au surlendemain de la prestation de François Hollande à la télévision, j'ai lu tout un tas d'analyses, de commentaires, de retours en arrière et globalement tout le monde semble être d'accord pour dire que le Président de la République n'a pas beaucoup convaincu les français à l'issue de cette émission.

Je n'ai pas d'avis sur la question car je n'ai pas regardé la télé hier soir, étant en voyage à Dakar au Sénégal pour une conférence sur l'impact des médias sociaux.

Mais plus les mois passent et plus je me fais la même réflexion : il est devenu quasiment impossible de convaincre les téléspectateurs quand on exerce le pouvoir.

Ce n'est pas François Hollande qui est en cause. Nicolas Sarkozy avant lui mais aussi Jacques Chirac connaissaient les mêmes difficultés. Ils souffraient d'une défiance similaire du public, émission après émission, même si l'on peut disserter des heures sur les formes des courbes de popularité et sur leur rapidité à toucher le fond, d'un président à l'autre.

Ce qui me semble désormais évident est que ce n'est pas la personne qui est en cause mais la fonction.

Les gens ne rejettent pas spécifiquement la parole de François Hollande mais la parole politique du gouvernant. Et c'est ce même rejet qui a retiré à Sarkozy ses chances d'être réélu.

Ce n'est qu'une intuition que je ne peux étayer par des études scientifiques mais tout m'indique qu'elle est pertinente.

Convaincre les français par un exercice de communication politique est devenu quasi impossible pour, selon moi, deux raisons.

Une parole de l'exécutif est désacralisée
Nous vivons dans un monde bavard et participatif. L'expression des citoyens est massive et tout le monde donne son avis sur la politique, sur ce qu'il faudrait faire pour enrayer tel phénomène et retrouver la voie de la prospérité et de la sérénité.

Tout le monde a un avis sur tout — même moi par le passé, je le confesse honteusement — et ne se prive pas de l'exprimer au sein de sa propre communauté sur les réseaux et les médias sociaux.

Cette prolifération des paroles politiques a désacralisé celle du chef.

Je le crois vraiment : l'objectif de redresser la confiance de l'opinion avec une émission de télévision est un fantasme devenu inaccessible. Le bruit est si intense et si permanent qu'il submerge la parole de celui qui est au sommet de l'état dans un océan de brouhaha assourdissant.

Un discrédit de l'action politique
Le deuxième élément qui permet d'expliquer ces échecs à susciter de la confiance après une intervention télévisée concerne l'action publique dans son ensemble.

40 ans que nous vivons en crise, des premiers chocs pétroliers aux subprimes en passant par l'explosion de la bulle Internet, et force est pour les citoyens de constater que, de droite comme de gauche, aucun gouvernement n'a réussi à enrayer nos maux et nous protéger d'un déclin qui apparait chaque jour plus inéluctable.

Encore une fois, ce n'est pas François Hollande qui est en cause spécifiquement. Les années Sarkozy ont été terribles pour la situation de notre pays qui ont vu le creusement de son endettement et l'aggravation de la fracture entre les citoyens.

Face à tous ces échecs chroniques, les français n'ont pas d'autre choix que ne plus accorder le moindre crédit à celles et ceux qui les dirigent.

Mais alors que faire pour lutter contre ces deux phénomènes ? Nos dirigeants sont-ils désormais condamnés à parler dans le désert et recueillir l'indifférence et le mépris de leurs concitoyens ?

La parole politique ne redeviendra ce qu'elle est sensée être — écoutée, éclairante et stimulante — que si elle fait trois révolutions dans les fondements de sa communication.

1. Il faut se débarrasser du mythe du super héros
L'homme providentiel n'existe pas, quel que soit son bord. Ce sont les idées qui sont providentielles, pas les hommes.

Il faut que nos gouvernants arrêtent de nous faire croire qu'ils disposent des clés pour redresser la situation. La solution aux maux de la société n'est pas dans leurs mains mais dans la variété des efforts de tous ses acteurs.

Nous sommes pour la plupart bien informés, voire surinformés. Nous sommes conscients de la dépendance internationale et éduqués sur les questions de compétitivité mondiale. Nous savons que la solution n'est pas à l'échelle française et plus les gouvernants tentent de nous faire croire qu'ils détiennent la solution et moins nous pouvons les croire.

Et puis la politique n'est pas un art divin. Un partie significative des innovations qui permettent à la société de progresser ne vient pas d'en haut de façon magique mais de la réunion d'initiatives d'en bas. Nos gouvernants doivent le comprendre et l'admettre en toute humilité.

2. Il est indispensable de retrouver le sens de la vision
Les hommes et les femmes politiques ont été submergés par la dictature de l'urgence. Ils ont abandonné leurs fonctions de guide et d'éclaireur pour celle de gestionnaire du quotidien et de notre intimité.

L'émotion médiatique les a corrompus d'une certaine manière.

Ils se sont désintéressés des grands desseins pour se focaliser sur l'administration des détails de notre existence, légiférant à tout va sur chaque instant de notre vie, y compris sur les choses les plus insignifiantes. En faisant cela, ils ont transformé leur peuple en assistés passifs par millions au lieu de favoriser l'émergence de générations audacieuses et motrices.

Pour être audible et susciter la confiance, le discours politique doit reprendre de la hauteur et évoquer un projet de société plutôt qu'une série de chiffres dont personne ne perçoit réllement la portée.

3. Il sera inévitable de renouveler le personnel politique
Je le dis depuis des années, la consanguinité qui favorise le maintien au pouvoir d'une oligarchie conduit à pourrir la politique elle-même. Confrontés à des professionnels de la profession qui n'ont qu'une seule urgence, celle de se faire réélire, les français ont eu l'intelligence de ne plus accorder de crédit à des personnalités aussi interchangeables que fades.

Le retour de la confiance des citoyens ne se produira que lorsque ces derniers auront acquis la conviction qu'un grand coup de balai a été passé au sein du corps des élites qui sont promises à nous gouverner grâce au seul fait d'arme d'avoir fait la bonne école.

Ceux qui nous gouvernent se ressemblent et leur parole aussi. Leur façon d'adresser les défis, leur aptitude à les traiter, leur capacité à s'entourer, leur manière de parler et leur rage à débattre, tout fonctionne selon les mêmes codes et avec les mêmes acteurs depuis que je suis né.

La politique française est devenue une mauvaise pièce de théâtre dont les protagonistes sont issus d'un casting essouflé. La communication politique ne passera pas tant que la distribution des rôles n'aura pas changé.

Dans ce contexte, il n'était finalement pas étonnant que l'intervention télévisée de François Hollande ne parvienne pas à convaincre les français et les commentateurs. La communication politique traverse une crise majeure et la confiance ne se retrouve pas à coup d'émissions de télévision.

Il faut inventer de nouvelles formes d'expression, organiser l'agenda différemment, retrouver le sens du long terme, diversifier les canaux et renouveler les porte-parole.

C'est à ce prix que l'action politique retrouvera peut-être l'adhésion du public. Et je le souhaite car, d'une part, la politique est utile à tous et, d'autre part, j'ai envie que ce président pour qui j'ai voté réussisse.

A suivre...

               Partager Partager
Notez


Lu 12608 fois

Commentaires articles

1.Posté par Frédéric Buffier le 30/03/2013 12:08
Twitter
J'ai lu avec attention votre billet et je me permets, une fois n'est pas coutume, de réagir. Je partage votre diagnostique : les politiques aujourd'hui peuvent faire ce qu'ils veulent, s'exprimer de n'importe quelle façon, ils brassent de l'air et les Français ne les écoutent plus. Toutefois les raisons de cette désaffection me semblent plus profondes et je ne vous suis pas sur certains points de votre argumentaire.

Vous prétendez que nous vivons dans un monde bavard et participatif. Soit, mais est-ce vraiment nouveau ? Croyez-vous réellement qu'il a fallu attendre l'avènement d'internet pour échanger des idées, avoir un avis sur tout, remettre en cause l'autorité du chef ? Lors des pauses à l'usine, pendant les repas de famille, par les activités syndicales et politiques, les Français ont toujours eu pour habitude de commenter largement l'actualité. Le premier réseau social, bien avant la lettre, étant le bistrot ! D'ailleurs cette comparaison n'est pas si fumeuse puisqu'on retrouve tous les excès, les travers, les théories abracadabrantesques sur nos écrans, le caractère physique en moins.

Et cette fameuse désacralisation ? Mais elle a toujours existé ! La satire, la caricature, la parodie, le pamphlet … de Lucilius à Gogol en passant par Rabelais chaque époque a connu cette désacralisation. Mais aucune n'a été aussi loin et aussi profondément que l'actuelle.

Nous vivons une période de crise. Soit. Et après ? Avec un peu de recul, l'humanité a toujours vécu en crise. Elle pouvait revêtir de multiples formes : peur des invasions, des épidémies, de la famine, des catastrophes, des guerres, etc. Citez-moi une seule période de l'humanité qui ait été épargnée par un sentiment de craintes réelles ou imaginaires ? Il suffit de relire Sur les Traces de nos Peurs, An 1000 an 2000, de Duby. Tout y est, on pourrait croire qu'il s'agit d'un témoignage sur notre époque. Faut-il rappeler que même sous les 30 Glorieuses planait la menace nucléaire de la Guerre Froide et que nous étions, de facto, en état d'alerte permanente ?

Alors pourquoi notre personnel politique est-il aussi désavoué ? Il est facile de jeter l'opprobre sur les communicants. Ils ont certes une part de responsabilité en voulant "vendre" la politique comme un paquet de lessive. Les Français ne sont pas dupes. Les discours sont identiques, la phraséologie est la même quelque soit le parti. Les extrêmes s'en sortent mieux en recyclant les vieilles méthodes. Une exagération systématique, des solutions irréelles et la fameuse victimisation. On connaît.

Les politiques ont fait leur tort eux-mêmes. Bardés de diplômes à proprement parlé inutiles, ils sont devenus incultes. Combien parmi eux lisent encore autre chose que leurs sondages et les notes de leurs conseillers ? Ils prétendent connaître Machiavel mais l'ont-ils seulement compris ? Tous ont fait les mêmes écoles, suivis les mêmes cursus. Ils fréquentent les mêmes cercles professionnels et amicaux. Ils font semblant de se combattre mais se tutoient aussitôt les caméras éteintes.

Si Mitterrand fût le premier chef de l'État à assumer la présence d'un publicitaire dans son équipe, qui aurait osé lui rédiger un discours ? A moins d'être suicidaire … Bien sûr Mitterrand n'avait besoin de personne pour s'exprimer. Entre une intelligence reconnue par ses opposants et une culture générale encyclopédique, sans oublier une plume d'une rare efficacité, il pouvait prétendre être la voix de la France sans rougir. Plus récemment le regretté Philippe Séguin était, j'en suis certain, l'un des derniers représentants de ces politiques charismatiques et intelligents, bretteurs de talent et passionnés par l'État.

Aujourd'hui que pouvons nous attendre de Désir ou de Copé ? Le premier a le charisme d'une huître quand le second en a le quotient intellectuel. Nous avons des gestionnaires sur-diplômés n'ayant aucune connaissance de la France, ne voulant que des postes de fonctionnaires tout au plus. Croire que le public ne sent pas qu'ils n'ont aucune vision d'avenir serait une erreur. Grâce à l'École Nationale des Ânes nous avons désormais une armée de petits bourgeois se prétendant intellectuels, tout juste bons à jouer les débordés au pouvoir et les indignés dans l'opposition. On a nivelé par le bas.

Le dernier débat digne d'intérêt fût probablement celui de 1981 car il y avait une certaine équité entre les deux candidats. Les suivants diminuèrent en qualité, Chirac ne pouvant rivaliser.

Je suis d'accord avec vous, il faut nous débarrasser du mythe du super héros. Tout simplement parce qu'aucun candidat n'aurait les capacités et le courage nécessaires pour occuper une telle place. Croyez-vous qu'en 1945 de Gaulle était si libre qu'il nous paraît aujourd'hui ? Réussir l'exploit de faire passer la France dans le camp des vainqueurs puis affirmer notre indépendance face à un monde bipolaire … il y avait peu de chance que ça marche, et pourtant ! Mais qui aujourd'hui peut se prévaloir d'une formation et d'un parcours comme les siens ? Personne.

Le sens de la vision, ou "mépriser l'événement" comme l'enseignait Mitterrand. Pour avoir une telle vision à long terme il faut avoir une connaissance solide et précise de notre Histoire. Il ne suffit pas de prétendre avoir assister à la chute du Mur de Berlin et vouloir ériger une Maison de l'Histoire, sous-entendu de l'histoire officielle.

Il faut renouveler le personnel politique, certes mais il ne suffira pas d'évacuer des noms. Il faudra casser littéralement les formations qui permettent d'accéder à la sphère politique. Car s'il est vrai qu'il y a consanguinité, cette dernière se fige définitivement par le parcours universitaire. Pourrait-on imaginer promouvoir de simples bacheliers, par exemples ? Pourquoi prétendre qu'il faut un bac+10 quand on voit où ces sur-diplômés nous ont conduit ?

Alors quand on retrouvera des politiques littéraires, pouvant écrire leurs discours et les déclamer sans note, ayant une vraie culture générale, ayant échappé au nivellement intellectuel, il me semble que l'audience sera plus solide car nous n'aurons plus des techniciens mais des passionnés. La forme et le fond auront changé. Les Français le verront. Toutefois il ne sera plus nécessaire de faire appel aux communicants qui pourront retourner vendre leur lessive ...

2.Posté par Jourdan le 30/03/2013 15:07
@Christophe : le commentaire précédent est riche et intéressant. Assurément, le Président en cours d'exercice tient bien la barre du gouvernail mais les Français sont-ils encore capable d'opérer un distinguo entre François Hollande en particulier et les socialistes dans leur ensemble ? Le pouvoir politique ne s'emboîte pas comme une série de poupées russes, fort heureusement. Par ailleurs, que la communication politique connaisse une débâcle ou un déluge de signes inutiles, peut être, en particulier en raison des nouveaux médias et du web, quoiqu'il faille considérer celle-là comme un segment bien distinct. Mais il ne faut pas oublier que le "curseur" des élections politiques en France, comme partout ailleurs, reste un signe essentiel de la vitalité démocratique. A entendre les propos des "Pirates" ou de Marc Zuckermann concernant la Mairie de New York, il n'est pas sûr que tout le monde ait tout à ait compris sur quoi repose une démocratie, et cela c'est plutôt inquiétant.

3.Posté par Geris75 le 01/04/2013 20:56
Le décalage entre le citoyen et ceux qui gouvernent la France est de plus en plus manifeste. On peut rechercher les causes dans la faiblesse culturelle de certaines de nos élites. Je crois que le problème est bien plus grave et bien plus profond. A titre personnel, je ne vois pas comment on pourrait échapper à une radicalisation croissante des revendications sociales. On ne se rend pas compte, alors que les signes sont pourtant bien manifestes, de cette évolution qui a commencé il y a déjà plusieurs années (la dernière législative partielle dans l'Oise est à mon sens initiateur de ce qui va se passer l'année prochaine aux municipales). Chaque mini crise, chaque tension nous fait franchir une marche supplémentaire. Et ce n'est pas un hasard si ce thème fait flores depuis 2-3 jours dans les médias. Vous parlez de discrédit de l'action politique ? nous sommes en dessous de la réalité à mon avis. Ce qui va apparaître de plus en plus c'est un procès en INCOMPÉTENCE de nos politiques. Les pseudos reformes s’enchaînent les unes aux autres. Elles ne servent à rien. On demande toujours plus d'efforts sans que jamais on ne voit apparaître le moindre résultat. L'Europe, belle idée, a été complètement vidée de sa substance. On a préféré l'élargissement à un approfondissement. Quel gâchis ! Le pire c'est qu'on sait ce qu'il faudrait faire mais on ne le fait surtout pas. Un économiste disait l'autre jour ds une émission télé : "sur le problème des retraites, je ne changerais rien à ce que j'avais écrit en 1998. les problèmes sont les mêmes ! " A l'heure ou tout devient transparent, ou le citoyen a les moyens de s'informer, ces pratiques ne sont plus acceptables. Plus que la décision elle même, le politique doit s'interroger et revoir tout le processus de prise de décision, de l'identification d'un problème à la prise de décision afférente. Mettre de la cohérence. Etre créatif.

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter


Dans la même rubrique :
1 2

Boulot | Web 2.0 | Analyse | Coups de com | Nouveautés | Chiffres clés | Communication de crise



Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.

Professionnel de la communication, optimiste exigeant et idéaliste compulsif, j'essaye de consacrer du temps au projet de changer le monde.


Facebook
LinkedIn
Skype
Twitter
Slideshare

@cginisty
J'ai ma note post-premier tour en tête. Il faut juste que je trouve un moment pour l'écrire et la poster #teaser
Lundi 24 Avril - 14:45
Après midi à @ULBruxelles pour présenter les métiers du digital à des élèves de Master en communication
Lundi 24 Avril - 14:38
RT @quatremer: 7% pour @MLP_officiel chez les Français de Belgique. 😊
Lundi 24 Avril - 14:18
RT @Be_Margo: A la "hauteur" du personnage... #pathétique #pourquoijenesuispassurprise https://t.co/lhUa0Y9jN3
Lundi 24 Avril - 12:18
@smallf_ il y a beaucoup de monde. 30 min minimum d'attente
Dimanche 23 Avril - 11:54
@GalaMarchal ça va très vite car il y'a beaucoup de bureaux. Je dirai 10 min
Dimanche 23 Avril - 09:53

Recherche