Saga de l'été : Le RJ (2)



6 mois de période d'observation, 6 mois douloureux.

Saga de l'été : Le RJ (2)
Nous étions en redressement judiciaire. Quel horrible mot et quelle infamie aux yeux des autres !

La nouvelle fit le tour du marché à une vitesse record. Nous décidâmes d’appeler un à un chacun de nos clients pour leur expliquer en détail la situation et pour les convaincre de la pérennité de la structure à laquelle ils avaient confié une partie de leur communication.

Ils se montrèrent attentifs et aucun ne nous fit défaut.

Les concurrents, eux, s’en donnèrent à cœur joie.

A les écouter, l’agence était finie, terminée, rayée de carte. Nous avions mis la clé sous la porte.

L’un d’eux avait même pris son téléphone pour contacter tous nos clients et leur proposer ses services. Il prétendait détenir des informations confidentielles sur nos chiffres et assurait que nous n’en avions plus que pour trois mois à vivre.

Il y avait une ambiance très particulière en ce début novembre 2002. Nous avions pris un stand sur un grand salon informatique (Interop), juste en face de la salle de presse et journalistes et concurrents venaient nous voir, certains désolés, d’autres faussement compatissants.

Je comprenais que nous payions notre arrogance passée.

Car nous avions commis ce pêché, il fallait bien l'avouer. Nous étions tellement sûrs de la puissance de l’agence et de sa capacité à réussir que nous avions siphonné le marché comme des bulldozers, toisant idiotement les concurrents que nous dépassions, comme le ferait un crétin d’automobiliste fier de doubler dans sa voiture de sport.

Et là, nous étions sur la bande d’arrêt d’urgence, contraints de rouler au ralenti et d’essuyer les sourires moqueurs des distancés de la veille.

Je découvris alors la dure réalité d’un RJ. La difficulté n’était pas dans les chiffres que nous arrivions à ordonner mais dans l’immatériel et l’image.

C’est notre réputation qui avait été la première victime de cette procédure collective et je sentais bien qu’il nous faudrait du temps pour espérer reconquérir l’aura qui été la nôtre avant cet épisode.

Mon quotidien de chef d’entreprise changea considérablement durant cette période.

Je conservai la main sur la gestion de ma boite - le tribunal n’ayant donné à l’administrateur qu’une mission d’assistance au regard de la qualité de nos fondamentaux - mais je passai plus de la moitié de mon temps avec de nouveaux interlocuteurs.

Il y eut d’abord le liquidateur, c’est-à-dire la personne chargée de contacter tous les créanciers pour les inviter à déclarer l’argent que nous leur devions.

Dans un immeuble HLM de Puteaux, son bureau était sordide et l’expérience plus proche d’un roman de Zola que des nouvelles technologies. Un canapé miteux disposé sur le palier, immédiatement à la sortie de l’ascenseur, servait de salle d’attente.

J’attendais là d’interminables minutes à me lever pour actionner la minuterie avant que la « maîtresse des lieux », une espèce de vieille chouette hystérique, daigne me recevoir.

A l’intérieur des bureaux, du sol au plafond, un amoncellement de dossiers et de papiers qu’il fallait contourner pour espérer attraper un coin de chaise. Une ambiance à la Courteline et une interlocutrice acariâtre à qui il fallait répéter dix fois les mêmes choses pour qu’elle consente à les prendre en note.

Il y eut aussi l’administrateur judiciaire, un homme sympathique et efficace au demeurant mais qui fumait Gitanes sur Gitanes dans chacune de nos réunions, ce qui avait le don de me faire perdre ma concentration, tellement l’odeur m’incommodait et devenait obsessionnelle.

Il y eut aussi les nouveaux banquiers, une filiale du LCL spécialisé dans l’ouverture de compte aux sociétés en redressement judiciaires.

Et puis les avocats avec lesquels nous tricotions et détricotions en permanence les chiffres pour poser les fondations d’un plan sur 10 ans que nous pourrions tenir.

Enfin, il y avait tous les fournisseurs qui m’insultaient pour avoir laissé leur créance s'engloutir dans le redressement judiciaire, y compris de très proches qui m’attribuaient en plus des difficultés économiques une volonté de leur nuire.

Quand toutes ces réunions étaient terminées, je rentrais à l’agence et m’efforçais d’avoir une attitude positive et convaincue pour donner le change et surtout ne jamais laisser paraître mon inquiétude.

Je sentais bien que les regards s’étaient faits bien plus interrogatifs que par le passé. C’était bien compréhensible d’ailleurs. Tout le monde voulait savoir si son salaire lui serait payé encore longtemps ou s’il était temps d’actualiser son CV pour aller brouter de l’herbe plus verte ailleurs.

Je me sentais de moins en moins chef d’entreprise et de plus en plus « père » de tous ces collaborateurs à qui il fallait que je raconte une belle histoire pour qu’ils fassent encore de beaux rêves, y compris aux autres membres de la direction dont certains avaient cédé à la panique.

Finalement, quand je repense à ces six mois de période d’observation, je crois que le plus dur fut d’être obligé d’arborer en permanence ce masque de protecteur et d’afficher un visage de circonstance, un « même pas mal, même pas peur » immuable alors que j’étais autant flippé que les autres, sinon plus.

Je ne pouvais en parler à personne, de peur que ce fût pris pour une faiblesse de ma part. Alors, je m’enfermais chaque jour un peu plus dans une bulle invisible qui m’éloignait du groupe.

Le 6 mai 2003, nous fûmes auditionnés au Tribunal de Commerce de Nanterre pour présenter notre « plan de continuation.»

Nous avions travaillé comme des fous et le moindre détail avait été pesé, soupesé, justifié.

Nous félicitant pour la qualité du dossier, le Président du Tribunal de Commerce valida notre plan et nous souhaita bonne route.

Nous avions réussi à surmonter cette douloureuse épreuve. Mais rien ne fut plus jamais comme avant.

A suivre…

Rédigé par Christophe Ginisty le Mercredi 22 Août 2012

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Christophe Ginisty

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