Saga de l'été : Les bureaux



Saga de l'été : Les bureaux
La quête de l'indépendance : disposer de nos propres locaux.

Les bureaux

Lorsque j'ai créé l'agence, mon père et mon frère qui avaient déjà leur société m'ont hébergé pendant quelques semaines. Gracieusement.

C'était évidemment la meilleure solution pour démarrer : j'évitais de dépenser de l'argent en loyer n'ayant pas un volant de chiffre d'affaires assuré et cela me permettait d'être au coeur d'une ambiance déjà professionnelle susceptible de m'inspirer et me donner de l'énergie pour la suite.

La meilleure solution, oui, mais pas pour moi.

Je n'arrivais pas à m'enlever de la tête que ma société n'existerait que lorsqu'elle aurait ses propres locaux. C'était irrationnel et déraisonnable, je le savais, mais il fallait que j'en passe par là. Je devais bouger et vite.

C'est dans le 3ème arrondissement de Paris, rue Béranger, que j'ai trouvé ce vieil appartement d'environ 100m2 au 4ème étage sans ascenseur d'un immeuble ancien. Tout près de la place de la République, adresse mitoyenne du journal Libération (j'étais au 9 et Libération au 11), j'avais enfin l'impression que les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

Ayant très peu d'argent (pour ne pas dire pas une tune), je demandais à quelques anciens copains de la fac de m'aider à repeindre le truc en blanc pendant que je posais une moquette noire mouchetée assez bon marché. Un petit tour chez Ikéa pour acheter des planches, des tréteaux et des chaises et le tour était joué, mon agence avait enfin son adresse.

Comme les locaux étaient trop grands pour ma petite entreprise, j'en louais une partie à une amie astrologue qui avait ouvert son cabinet et qui recevait plusieurs soirs par semaine des élèves à qui elle essayait de transmettre son métier. Je me souviens qu'elle m'avait fait le thème astral de ma société en fonction de la date et l'heure à laquelle nous avions signé les statuts. Elle anticipait une belle réussite. C'était agréable à entendre. Précieux aussi.

Sur le trottoir d'en face, un couple d'Auvergnats sans âge tenait un petit bistrot. Lui était à la caisse pendant que sa trépidante épouse qui nous faisait penser à Bonnemine dans Asterix s'agitait en salle et derrière le comptoir minuscule.

J'y descendais souvent pour y prendre un sandwich. Et quand je n'avais pas d'argent en poche, ce qui arrivait assez souvent, je faisais exprès de descendre en chemise (même en plein hiver) feignant, après avoir savouré mon sandwich rillettes et mon coca, d'avoir par inadvertance oublié mon portefeuille dans ma veste laissée en haut.

Je n'ai jamais oublié mon portefeuille et je ne le mets dans ma veste. C'était juste un moyen un peu maladroit et malhonnête de les forcer à me consentir une ardoise de quelques jours, eux qui s'évertuaient à compter et recompter chaque centime avec un enthousiasme malicieux.

Un jour, j'eus le projet d'organiser ma toute première conférence de presse au bureau. Nous avions quelques clients qui exposaient sur un salon industriel et mon idée était de leur permettre de se présenter tous ensemble à un petit groupe de journalistes que nous inviterions pour l'occasion.

L'opération devait se dérouler au petit matin et un traiteur avait été convié pour servir le petit déjeuner à tous nos invités. Je voulais faire les choses bien à défaut de les faire en grand.

Le matin venu, j'arrivai à l'agence un peu plus tôt pour procéder à l'installation. Sur le seuil de la porte et alors que le maître d'hôtel m'attendait déjà, je découvris un papier bleu glissé sous le paillasson. On venait de nous couper l'électricité car j'avais oublié de régler la dernière facture.

Nous étions en décembre, il faisait un froid de glacial et nous n'avions ni lumière ni chauffage pour accueillir clients et journalistes, sans parler du traiteur incapable de nous préparer des boissons chaudes.

J'avais honte, vous ne pouvez pas imaginer à quel point.

Il y avait dans le regard du maître d'hôtel incrédule tout le mépris qu'une telle déconvenue pouvait provoquer chez lui. Sans doute habitué à officier dans les endroits les plus prestigieux de la capitale, il se retrouvait là, à 7h00 du matin tout seul avec moi, piètre et misérable chef d'entreprise dans l'obscurité et le froid.

C'est alors que j'eus l'idée d'aller trouver mes voisins du dessous. Il y avait au 3ème étage un atelier de confection tenu par des turcs. Ils travaillaient tout le temps et malgré l'heure matinale, on entendait le vrombissement des machines à écrire.

Expliquant comme je le pouvais ma mésaventure, je demandais s'il était possible de faire passer une rallonge par la fenêtre afin que je puisse profiter quelques heures de leur électricité. Amusé, le patron accepta et me tendit quatre ou cinq prises multiples ainsi que plusieurs rallonges sorties d'un tiroir immense. J'avais l'impression que tout ce matériel m'attendait.

Deux heures plus tard, les invités arrivaient. Trois solides convecteurs électriques avaient radouci l'ambiance et fourni de l'énergie nécessaire au maître d'hôtel pour qu'il fasse son boulot et arrête de me toiser.

La "conférence de presse" s'est parfaitement déroulée. Les clients étaient contents, les journalistes aussi et personne ne remarqua le bricolage électrique.

De mon côté et en silence, j'étais pétrifié.

J'ai sous doute compris ce jour-là ce que signifiait l'expression "avoir les moyens de ses ambitions."

A suivre...

Rédigé par Christophe Ginisty le Vendredi 6 Juillet 2012

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Christophe Ginisty

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