Saga de l'été : Victor



Saga de l'été : Victor
Mon tout premier compagnon de route, un maître de la négociation.

Victor

Bon ça y est, je travaillais à la création de ma future agence. Je ne savais pas encore quels en seraient les contours mais je me levais tous les matins avec un projet en tête, un os à ronger, une obsession à clarifier. Je réfléchissais et, en partageant les joies des transports en commun avec mon père, je tentait de trouver ma voie.

Pour alimenter ma réflexion , il avait quelqu'un qui était très présent à cette époque, quelqu'un qui m'apprit beaucoup de choses. Un certain Victor.

Il était venu visiter l'exposition de sculptures que j'avais organisée et dont je tenais l'accueil tous les jours dans cette magnifique orangerie des jardins de Bagatelle. Tombé amoureux de certaines des oeuvres présentées, il était venu me parler pour exprimer ses coups de coeur et me remercier d'avoir organisé cette expo.

J'avais trouvé le personnage immédiatement attachant et sympathique et je crois que la réciproque était vraie.

Il avait alors pris l'habitude de revenir souvent me rencontrer et nous avions fini par déjeuner ensemble dans le cadre enchanteur du restaurant de Bagatelle.

Quelques mois plus tard, lorsque je décidai de créer l'agence, il revint à la charge sur le thème : "continue ce que tu viens de faire avec la sculpture, organise des expos et moi je t'aiderai à les vendre."

Il faut dire que c'était un vendeur hors du commun. La quarantaine épanouie, il était commercial dans l'une des sociétés d'un certain Francis Borelli que le grand public a connu en tant que Président du PSG. Le boulot de Victor consistait à créer des plaquettes de présentation des grands services de l'état en les faisant financer par la publicité.

Il choisissait des administrations économiquement puissantes (Directions Départementales de l'Equipement) ou potentiellement répressives (Direction Départementale des Services Vétérinaires) et allait solliciter des dizaines d'annonceurs locaux qui n'avaient pas franchement le choix de refuser de soutenir publicitairement ces respectables administrations.

Ce petit business marchait incroyablement bien mais je sentais Victor en proie à la volonté de faire quelque chose de plus "noble" et d'avoir l'ambition de se développer dans la promotion de jeunes artistes.

Nous nous étions mis en tête d'organiser des expositions de sculptures et de photos dans le hall des grands hôtels parisiens et de créer un business autour de ça. Lui se chargerait de vendre le concept aux établissements et moi d'en assurer la promotion.

C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés tous les deux au printemps 2008 à inaugurer une première expo de ce genre dans le hall du Concorde Lafayette, sous la tutelle du vice-président du Sénat d'alors, Pierre-Christian Taitinger, venu exprimer tout le bien qu'il pensait de notre initiative.

Artistiquement, c'était passionnant, financièrement, c'était désastreux.

Le projet n'a pas fonctionné et j'y ai englouti presque tout le capital de la boite, confronté par ailleurs à un jeune artiste qui vendait ses oeuvres dans notre dos, en évitant de nous rétrocéder les commissions sur lesquelles nous nous étions pourtant entendus.

Mais Victor et moi continuions à essayer le trouver le bon filon.

Ne sachant pas très bien en quoi pourraient consister les relations publiques, étant certain que la promotion artistique n'était plus dans nos moyens, Victor continuait de m'entourer de son affectueuse présence et de son énergie. Il m'emmenait dans ses rendez-vous aux quatre coins de la France pour y rencontrer des élus, des responsables de collectivité, des directeurs d'administration départementale. Avec une insouciance infinie, il croyait qu'il suffisait de me mettre en présence d'un décideur, quel qu'il soit, pour que j'arrive à lui vendre des trucs, n'importe quoi.

Il m'ouvrait tout son carnet d'adresse et on faisait les rendez-vous ensemble.

C'était absolument surréaliste et je pense que je n'ai jamais pris autant de plaisir depuis à travailler avec quelqu'un. On se prenait de crises de rire à s'éventrer en sortant de certains rendez-vous, consternés par la vacuité des échanges. On ne vendait pas grand chose mais c'était extraordinaire.

Je ne lui ai peut-être jamais dit mais cette première année à ses côtés a été pour moi une année d'enseignements inouis. Victor m'a appris l'audace, le culot, la persévérance. Il m'a appris à négocier, à vendre, à n'avoir peur de personne et à m'adapter dans toutes les situations. Il m'a appris à séduire mon interlocuteur et à prendre du plaisir dans les relations professionnelles.

Victor était doué, il avait la vente dans le sang et avait une empathie hors du commun. Il était tellement drôle aussi. Le seul type que je connaisse capable de vous raconter son triple pontage en vous faisant rire aux larmes.

Financièrement parlant, ce fut un catastrophique sans être un seul instant de sa faute. J'ai fini l'année 1988 tout proche de l'interdicton bancaire. Humainement parlant, ce fut un délice et il ne se passe pas une négociation compliquée sans que je repense à la manière avec laquelle Victor l'aurait gérée,... et gagnée.

A suivre...

Rédigé par Christophe Ginisty le Mercredi 4 Juillet 2012

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Christophe Ginisty

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