Saga de l'été : l'usure



Pour la première fois de ma vie, je m'ennuyais dans ce travail que j'avais pourtant créé.

L'usure

Saga de l'été : l'usure
La vie continuait au sein de l’agence mais sans ardeur et sans joie.

Nous parvenions à stabiliser le revenu d’une année sur l’autre, nous réussissions à nous acquitter du remboursement de nos dettes à chaque échéance du plan de continuation mais la gestion était toujours tendue.  

Au-delà de la réalité des chiffres, implacable, il y avait aussi le fatalisme des esprits qui s’étaient renfermés, rétrécis et détournés de toute idée d’innovation.

Je faisais des efforts  considérables pour tenter d’évangéliser en interne mais rien n’y faisait.

Personne ne voulait s’intéresser au web 2.0, aux blogs et aux médias sociaux pourtant pris d’assaut avec le Festival de Romans, aux perspectives internationales défrichées avec notamment le voyage en Inde. Il n’y avait que le quotidien et l’impérieuse nécessité de faire notre métier comme nous l’avions toujours fait qui comptaient.

En tant que chef d’entreprise, j’aurais pu imposer tout ça et mettre d’autorité le cap sur la direction désirée.

Je n’étais plus certain d’en avoir l’énergie.

Les batailles que j’avais livrées contre les moulins de la routine m’avaient un peu épuisé. Et puis, pour être en situation de prendre cette nouvelle direction, nous devions changer près de la moitié des effectifs et je ne le voulais pas, essentiellement pour des considérations humaines et sociales.

Je l’ai envisagé. J’ai même esquissé une agence « nouvelle » avec un organigramme restructuré et une partie des effectifs repensé mais je ne l’ai pas mise en place.

Au fond de moi, j’avais acquis la certitude que notre métier était mourant, que les relations publiques telles que nous les pratiquions encore étaient, à moyen terme, une voie sans issue (et je le pense toujours). J’alignais les études sur la transformation de l’opinion publique, sur la modification de la notion d’influence, je faisais de la veille des conversations en ligne, tout confirmait cette nouvelle intuition.

Le principal problème est que c’était le seul métier que savaient faire mes principaux collaborateurs et ils y étaient légitimement attachés. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, dit le dicton populaire. J’étais en train de mesurer la douloureuse véracité de cette affirmation.

A la fin de l’été 2008 et la faillite de Lehman Brothers , je compris que nous allions encore connaître des temps difficiles.

Nous n’étions certes plus dépendants d’un seul secteur mais là, c’est toute l’économie mondiale qui s’écroulait, punie d’avoir abusivement spéculé, notamment sur la pauvreté des ménages américains.

Nous donnâmes un tour de vis supplémentaire. Nous dûmes nous séparer à nouveau de quelques collaborateurs dont certains historiques et nous prîmes la résolution de nous concentrer encore un peu plus sur une gestion au cordeau.

Encore une fois, plutôt que d’aller chercher les ressorts d’une croissance nouvelle dans l’innovation et un raisonnement prospectif, nous nous recroquevillâmes jalousement sur nos acquis.

A la mi-2009, je pris conscience que l’agence que j’avais créée n’était plus que l’ombre d’elle-même. C’était un corps malade en manque d’inspiration, une structure certes composée de collaborateurs de grand talent mais qui avait perdu le goût du risque et, avec lui, ses valeurs fondamentales.

Certes, nous étions bien gérés, mais nous étions mal éclairés.

Durant l’été qui suivit, je consacrai mes vacances à écrire un essai sur ma vision de la société en relation avec la révolution numérique. J’avais besoin de mettre noir sur blanc quelques idées simples pour expliquer à des non spécialistes en quoi Internet bouleversait profondément notre société.

Ce livre était un projet aussi personnel que professionnel. Je formais le vœu qu’il fasse réfléchir les acteurs de mon écosystème.

Fin 2010 et pour la première fois de ma vie, je m’ennuyais au boulot, dans ce travail que j’avais pourtant imaginé et créé de toutes pièces, dans cette structure dont j’avais inspiré le développement pendant plus de 20 ans.

Pire, je prenais conscience jour après jour que là où je pouvais être le plus utile, dans la définition d’une stratégie disruptive et audacieuse, dans la capacité à avoir une vision et en faire un axe de prospérité, n’avait plus sa place au sein de l’agence.

L’âne n’avait vraiment pas envie de boire à la source de mon talent potentiel. Le temps était venu pour moi de m’éloigner.

S’éloigner, certes, mais pour faire quoi ?

J’étais au pied d’un mur immense, moi qui n’avait jamais fait de CV de ma vie, qui n’avait jamais eu d’autre employeur que moi-même et qui n’avait aucune visibilité chez les chasseurs de tête de la place parisienne.

L'obstacle était considérable. Mais il fallait que j'essaye de le franchir.

A suivre…

Rédigé par Christophe Ginisty le Mercredi 29 Août 2012

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Christophe Ginisty

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