Et tout à coup, le monde entier devint fou.
La bulle
Beaucoup de gens évoquent l’explosion de la bulle Internet mais l’ont-ils au moins vécue ?
Les années 1998, 1999 et 2000 furent à cet égard surréalistes et délirantes. Dopés par l’idée que tout le monde allait faire fortune en un rien de temps, convaincus qu’il suffisait de mettre un « .com » au cul de sa SARL pour en faire une usine à dollars, des centaines de gens se lançaient dans l’aventure de l’entreprenariat et, avant même d’avoir le moindre client, cherchaient une agence de relations publiques pour se faire connaître de la terre entière.
Faisant partie des agences qui comptaient et qui avaient pignon sur rue, nous étions littéralement assaillis de sollicitations. Pas la peine d’aller chasser, le téléphone sonnait continuellement avec, à l’autre bout de la ligne, un dirigeant désireux de nous rencontrer dans les meilleurs délais.
Si le courant passait, il était superflu de faire une proposition avec un beau Powerpoint et tout le cérémonial qui va avec. On signait le contrat à la fin de la toute première rencontre et l'on se tenait prêts à commencer le lundi suivant.
Cela ne ressemblait à rien de ce que nous avions connu précédemment. Du coup, les experts nous avaient inventés un terme barbare et réjouissant pour décrire ce monde : la nouvelle économie.
Finis les bilans, les comptes de résultats, adieu le chiffre d’affaires, la rentabilité et autres tracasseries comptables, place au rêve et à l’immatériel à tous les étages. Les financements se bousculaient aux portillons, les venture capitalists et autres business angels étaient aux aguets pour repérer suffisamment tôt l’entreprise qui leur permettrait de faire la culbute de leur vie.
Evidemment, tout cela avait un peu tendance à nous tourner la tête. Nous qui avions connu des années de vache maigre et qui n’étions que depuis très peu de temps sortis de l’ornière, nous étions courtisés au-delà du raisonnable et c’était très excitant.
Et ce n’est même pas parce que nous étions bons, c’était juste parce que nous étions là, que nous avions eu la bonne idée de nous intéresser aux technologies avant tout le monde et que nous étions connus sur un marché qui prenait des allures de corne d’abondance.
Je pourrais raconter mille anecdotes sur cette période mais il y en a deux qui me reviennent en tête et qui illustrent bien la frénésie des années « bulle.»
Je reçus un jour l’appel d’un jeune dirigeant d’entreprise qui insista pour me rencontrer dès le lendemain. Il était impossible d’attendre, nous devions nous parler rapidement.
Je décidai d’accepter et c’est ainsi que je vis arriver trois personnes le jour et à l’heure du rendez-vous, deux jeunes types d’une petite vingtaine d’années accompagnés d’un adulte qui affichait une telle ressemblance qu’il m’apparaissait évident qu’il était le père d’un des apprentis entrepreneurs.
S’en suivit à peu près le dialogue suivant :
- Bonjour, merci de nous recevoir aussi rapidement
- Bonjour, soyez les bienvenus à l’agence. J’ai cru comprendre que vous étiez pressés
- Oui, merci encore. Alors voilà, nous sommes tous les deux de la promotion 97 de HEC et nous nous sommes dits que nous allions nous lancer dans la création d’une entreprise.
- Très bien, félicitations. Ce n’est pas moi qui vais vous dire le contraire. J’ai créé ma société à 24 ans.
- Oui alors voilà, nous allons créer une société dans l’Internet et c’est mon père ici présent qui va financer le démarrage de la société.
- Vous allez créer ? Vous n’avez pas encore déposé les statuts ?
- Si, si, d’ailleurs nous venons hier de recevoir le k-bis. Regardez…(il me tendirent le document)
- Très bien et quelle va être l’activité de cette entreprise ?
- Ah et bien c’est pour ça que l’on est ici et qu’on est venus vous voir. En fait, vous avez une super bonne réputation sur le marché, vous connaissez plein de gens et vous savez ce qui marche. On s’était dit, mon associé et moi, que vous nous diriez quelle activité développer ?
- Attendez, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. Vous avez déposé les statuts d’une société sans savoir ce qu’elle allait faire et attendez de moi que je vous dise dans quoi vous lancer ?
- Oui, c’est ça. Mais je vous assure que mon père peut largement financer les deux premiers mois (le père acquiesça, un peu gêné).
Je mis un terme rapide à cette conversation. Je n’en croyais pas mes oreilles. Voilà des gamins à la tête bien faite qui n’avaient aucun autre but immédiat que de dépenser l’argent de papa pour aller accrocher les wagons d’un hypothétique train à grande vitesse qui les amènerait vers la fortune.
La vacuité de leur pensée stratégique me laissa perplexe plusieurs semaines durant. Les gens étaient devenus fous avec cette satanée bulle et l’appétit du gain rapide avait totalement perverti les velléités entrepreneuriales.
L’autre anecdote fut le théâtre du seul fou rire de ma carrière en présence de prospects venus me rencontrer.
Nous devions être au tout début de l’année 2000 et deux personnes se présentèrent à moi pour que j’organise la promotion d’un site Internet qu’il venait tout juste de créer et dont le lancement était programmé pour le mois suivant.
Sûrs de leur coup et d’un sérieux impressionnant, ils me firent languir en me disant qu’ils avaient eu une idée que personne d’autre n’avait eu avant, qu’ils étaient sans doute à l’origine d’une première mondiale qui ne tarderait pas à s’étendre au-delà des frontières françaises.
Puis vint le moment de me révéler leur secret. Avec toute la solennité qui s’imposait à cette marque de confiance ultime, ils me dirent qu’ils avaient mis au point un site proposant le thème astral de chaque cheval impliqué dans une course du Quinté+.
- Bien oui, me dirent-ils avec aplomb, les chevaux aussi sont influencés par les astres qui nous gouvernent. Et croyez-moi, le fait de savoir que tel étalon est par exemple cancer ascendant capricorne et que son ciel astral comporte des dissonances qui pourraient le perturber dans sa course est une information de la plus haute importante.
(Je me faisais pipi dessus)
- D’ailleurs, le site proposera aussi dans un second temps les thèmes des jockeys et une analyse de la compatibilité des thèmes entre l’homme et sa monture.
Je ne pus continuer et dus prier mes invités de m’excuser quelques secondes. Je m’absentai du bureau pour reprendre mes esprits.
Si ces années furent parsemées d’anecdotes qui nous firent sourire comme celles-ci, n’oublions pas que beaucoup de gens perdirent des fortunes dans cette ambiance de délire planétaire.
Nous prîmes le parti d’être extrêmement sélectifs et de n’accepter que des start’up auxquelles nous accordions de la crédibilité. Nous refusâmes un nombre considérable de dossiers, contrairement à la plupart de nos concurrents de l’époque.
Cette prudence nous sauvera deux ans plus tard.
A suivre...
Les années 1998, 1999 et 2000 furent à cet égard surréalistes et délirantes. Dopés par l’idée que tout le monde allait faire fortune en un rien de temps, convaincus qu’il suffisait de mettre un « .com » au cul de sa SARL pour en faire une usine à dollars, des centaines de gens se lançaient dans l’aventure de l’entreprenariat et, avant même d’avoir le moindre client, cherchaient une agence de relations publiques pour se faire connaître de la terre entière.
Faisant partie des agences qui comptaient et qui avaient pignon sur rue, nous étions littéralement assaillis de sollicitations. Pas la peine d’aller chasser, le téléphone sonnait continuellement avec, à l’autre bout de la ligne, un dirigeant désireux de nous rencontrer dans les meilleurs délais.
Si le courant passait, il était superflu de faire une proposition avec un beau Powerpoint et tout le cérémonial qui va avec. On signait le contrat à la fin de la toute première rencontre et l'on se tenait prêts à commencer le lundi suivant.
Cela ne ressemblait à rien de ce que nous avions connu précédemment. Du coup, les experts nous avaient inventés un terme barbare et réjouissant pour décrire ce monde : la nouvelle économie.
Finis les bilans, les comptes de résultats, adieu le chiffre d’affaires, la rentabilité et autres tracasseries comptables, place au rêve et à l’immatériel à tous les étages. Les financements se bousculaient aux portillons, les venture capitalists et autres business angels étaient aux aguets pour repérer suffisamment tôt l’entreprise qui leur permettrait de faire la culbute de leur vie.
Evidemment, tout cela avait un peu tendance à nous tourner la tête. Nous qui avions connu des années de vache maigre et qui n’étions que depuis très peu de temps sortis de l’ornière, nous étions courtisés au-delà du raisonnable et c’était très excitant.
Et ce n’est même pas parce que nous étions bons, c’était juste parce que nous étions là, que nous avions eu la bonne idée de nous intéresser aux technologies avant tout le monde et que nous étions connus sur un marché qui prenait des allures de corne d’abondance.
Je pourrais raconter mille anecdotes sur cette période mais il y en a deux qui me reviennent en tête et qui illustrent bien la frénésie des années « bulle.»
Je reçus un jour l’appel d’un jeune dirigeant d’entreprise qui insista pour me rencontrer dès le lendemain. Il était impossible d’attendre, nous devions nous parler rapidement.
Je décidai d’accepter et c’est ainsi que je vis arriver trois personnes le jour et à l’heure du rendez-vous, deux jeunes types d’une petite vingtaine d’années accompagnés d’un adulte qui affichait une telle ressemblance qu’il m’apparaissait évident qu’il était le père d’un des apprentis entrepreneurs.
S’en suivit à peu près le dialogue suivant :
- Bonjour, merci de nous recevoir aussi rapidement
- Bonjour, soyez les bienvenus à l’agence. J’ai cru comprendre que vous étiez pressés
- Oui, merci encore. Alors voilà, nous sommes tous les deux de la promotion 97 de HEC et nous nous sommes dits que nous allions nous lancer dans la création d’une entreprise.
- Très bien, félicitations. Ce n’est pas moi qui vais vous dire le contraire. J’ai créé ma société à 24 ans.
- Oui alors voilà, nous allons créer une société dans l’Internet et c’est mon père ici présent qui va financer le démarrage de la société.
- Vous allez créer ? Vous n’avez pas encore déposé les statuts ?
- Si, si, d’ailleurs nous venons hier de recevoir le k-bis. Regardez…(il me tendirent le document)
- Très bien et quelle va être l’activité de cette entreprise ?
- Ah et bien c’est pour ça que l’on est ici et qu’on est venus vous voir. En fait, vous avez une super bonne réputation sur le marché, vous connaissez plein de gens et vous savez ce qui marche. On s’était dit, mon associé et moi, que vous nous diriez quelle activité développer ?
- Attendez, je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. Vous avez déposé les statuts d’une société sans savoir ce qu’elle allait faire et attendez de moi que je vous dise dans quoi vous lancer ?
- Oui, c’est ça. Mais je vous assure que mon père peut largement financer les deux premiers mois (le père acquiesça, un peu gêné).
Je mis un terme rapide à cette conversation. Je n’en croyais pas mes oreilles. Voilà des gamins à la tête bien faite qui n’avaient aucun autre but immédiat que de dépenser l’argent de papa pour aller accrocher les wagons d’un hypothétique train à grande vitesse qui les amènerait vers la fortune.
La vacuité de leur pensée stratégique me laissa perplexe plusieurs semaines durant. Les gens étaient devenus fous avec cette satanée bulle et l’appétit du gain rapide avait totalement perverti les velléités entrepreneuriales.
L’autre anecdote fut le théâtre du seul fou rire de ma carrière en présence de prospects venus me rencontrer.
Nous devions être au tout début de l’année 2000 et deux personnes se présentèrent à moi pour que j’organise la promotion d’un site Internet qu’il venait tout juste de créer et dont le lancement était programmé pour le mois suivant.
Sûrs de leur coup et d’un sérieux impressionnant, ils me firent languir en me disant qu’ils avaient eu une idée que personne d’autre n’avait eu avant, qu’ils étaient sans doute à l’origine d’une première mondiale qui ne tarderait pas à s’étendre au-delà des frontières françaises.
Puis vint le moment de me révéler leur secret. Avec toute la solennité qui s’imposait à cette marque de confiance ultime, ils me dirent qu’ils avaient mis au point un site proposant le thème astral de chaque cheval impliqué dans une course du Quinté+.
- Bien oui, me dirent-ils avec aplomb, les chevaux aussi sont influencés par les astres qui nous gouvernent. Et croyez-moi, le fait de savoir que tel étalon est par exemple cancer ascendant capricorne et que son ciel astral comporte des dissonances qui pourraient le perturber dans sa course est une information de la plus haute importante.
(Je me faisais pipi dessus)
- D’ailleurs, le site proposera aussi dans un second temps les thèmes des jockeys et une analyse de la compatibilité des thèmes entre l’homme et sa monture.
Je ne pus continuer et dus prier mes invités de m’excuser quelques secondes. Je m’absentai du bureau pour reprendre mes esprits.
Si ces années furent parsemées d’anecdotes qui nous firent sourire comme celles-ci, n’oublions pas que beaucoup de gens perdirent des fortunes dans cette ambiance de délire planétaire.
Nous prîmes le parti d’être extrêmement sélectifs et de n’accepter que des start’up auxquelles nous accordions de la crédibilité. Nous refusâmes un nombre considérable de dossiers, contrairement à la plupart de nos concurrents de l’époque.
Cette prudence nous sauvera deux ans plus tard.
A suivre...















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