Saga le l'été : Sam Kearny



Saga le l'été : Sam Kearny
C'était mon port d'attache, l'annexe indispensable de mon bureau.

Sam Kearny

"Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître..."

Aux premières années de cette aventure, les temps étaient aussi durs que dans la chanson d'Aznavour. Je ne touchais pas le moindre salaire ou une fois de temps en temps un truc proche du SMIC. Même si mes parents m'aidaient en me donnant un peu d'argent de poche, je n'avais pas un centime la plupart du temps.

Les temps étaient durs mais ils n'étaient pas pénibles à vivre.

C'était bien là un paradoxe dont je ne comprenais pas les ressorts. Les échecs avaient été plus nombreux que les réussites, j'étais endetté de partout, poursuivi par un nombre indécent de créanciers, interdit bancaire mais je n'étais pas malheureux pour autant. Etait-ce de l'insouciance ou de l'inconscience ? Peut-être. Etait-ce aussi l'effet d'un enthousiasme débordant, capable d'engloutir les problèmes quotidiens et d'en faire disparaître la douleur ? Sans doute et j'imagine que tous ceux qui ont créé une entreprise comprennent ce que j'exprime ici.

Pour dépasser ces contrariétés et mes angoisses de ne pas y arriver, je me raccrochai à quelques rituels immuables, histoire de me rassurer. Et l'un d'entre eux consistait à aller dîner chez Sam Kearny.

En plein coeur de Saint-Germain des Prés, à quelques mètres de Chez Castel, se tenait un très grand restaurant américain, ancêtre des Indiana Café et autres établissements de ce type, le Sam Kearny. J'avais découvert l'endroit quand j'étais étudiant. J'y étais retourné plein de fois et j'avais sympathisé avec le gérant, un certain Gérard qui officiait en salle.

Le bar y était accueillant et le bacon burger était délicieux sans être hors de prix. Il vous calait l'estomac pour de longues heures.

Dans les premières années de la création de mon agence, je ne faisais que travailler pour essayer m'en sortir et le seul plaisir que je m'accordais, lorsque j'étais fier du travail accompli et accessoirement paré de quelques sous en poche, c'était d'aller voir mon pote Gérard, de papoter des heures avec lui à refaire le monde autour d'un verre de vin californien.

Il me donnait la table n°19, une petite table ronde située juste devant son comptoir d'accueil. Du coup, il n'avait qu'à faire deux pas pour venir s'asseoir avec moi quand l'activité en salle le lui permettait.

Je suis allé des centaines de fois dîner là-bas. De quelques années mon aîné, Gérard était devenu une sorte de confident. Il savait presque tout de moi.

Dès que j'avais une nouvelle conquête, je l'emmenais dîner chez Sam Kearny. C'était une sorte de rituel de passage que ma copine du moment ignorait. Gérard me donnait ses impressions dès que la jeune femme s'absentait pour se refaire une beauté et, en général, son avis était très avisé.

Aussi curieux que cela puisse vous paraître, Sam Kearny fut partie intégrante de mon développement professionnel. C'était l'annexe du bureau, la partie ludique d'une seule et même vie, la respiration qui me permettait d'aller me coucher tranquille avant d'attaquer une nouvelle journée d'efforts.

Un jour, le propriétaire vendit l'établissement et ce fut la fin du Sam Kearny. Il ouvrit un autre restaurant dans le Marais et me demanda d'en prendre en charge la communication. L'aventure Sam Kearny m'avait apporté un client. De son côté, Gérard fut engagé par d'autres établissements tex-mex et quitta le quartier.

Nous nous revîmes il y a quelques années. Ce fut pour moi l'occasion de lui dire à quel point il avait été important dans mon début de carrière et de quelle manière son épaule et son écoute avaient été déterminantes dans ma capacité à résister aux épreuves de la jeune vie de chef d'entreprise.

Je souhaite à tout le monde de rencontrer ce type de personne et de trouver son "Sam Kearny".

A suivre...

Rédigé par Christophe Ginisty le Vendredi 20 Juillet 2012

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Christophe Ginisty

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